La National Gallery de Londres s’associe pour la toute première fois au Whitworth afin de soutenir l’œuvre magistrale de Wangechi Mutu. Un projet curatorial d’envergure qui tisse un lien inédit entre héritage classique et fulgurances contemporaines, au cœur d’une collaboration transnationale d’exception.
Un dialogue institutionnel entre Londres et Manchester
La National Gallery de Londres a désigné Wangechi Mutu pour sa deuxième édition du Contemporary Fellowship. Ce programme biennal, orchestré en partenariat avec le Art Fund, s’écrit cette fois aux côtés du Whitworth de l’Université de Manchester. Cette annonce place une figure majeure de la scène contemporaine au cœur d’un dialogue institutionnel rare, où les collections historiques rencontrent les pratiques créatives d’aujourd’hui.
Cette initiative est loin d’être anecdotique. Elle s’inscrit dans la continuité du Modern and Contemporary Programme de la National Gallery, dont la vocation est de faire dialoguer les artistes vivants avec ses collections prestigieuses. L’ambition est aussi simple qu’exigeante : confronter des œuvres séculaires à des perspectives nouvelles, capables d’en révéler les angles morts ou d’offrir des lectures inédites.
L’apogée de ce projet se traduira par une exposition londonienne attendue du 9 octobre 2027 au 6 février 2028, avant de s’envoler pour le Whitworth au printemps 2028.
Une esthétique entre Nairobi et Brooklyn
Née à Nairobi en 1972, Wangechi Mutu a imposé sa signature à travers une pratique pluridisciplinaire mêlant peinture, sculpture, film et performance. Partagée entre Brooklyn et la capitale kényane depuis plus de vingt ans, elle a bâti une œuvre puissante où le corps féminin, l’art du collage et la fiction spéculative s’entrelacent pour défier les récits dominants.
Son travail scrute depuis longtemps les représentations imposées aux femmes noires. S’appropriant les figures de l’histoire de l’art — madones, déesses ou mères mythiques —, elle les transpose dans des univers empreints d’afrofuturisme, de science-fiction et de paysages d’une poétique fragilité. Ce vocabulaire visuel singulier lui a valu une reconnaissance dépassant largement l’enceinte des musées, captivant un public international.
Pour sa première exposition institutionnelle au Royaume-Uni, la National Gallery souligne que l’artiste développera une toute nouvelle série d’œuvres, qui fera l’objet d’un catalogue dédié.
Le Whitworth, catalyseur de nouveaux récits
L’implication du Whitworth n’est pas un simple détail de calendrier. Cette institution mancunienne revendique une programmation internationale et des collections délibérément ouvertes aux réinterprétations contemporaines. Son partenariat avec la National Gallery s’inscrit dans une dynamique plus vaste, visant à décentraliser les narrations artistiques, à l’image de ses futures expositions allant de Delaine Le Bas à Yuki Kihara, en passant par un accrochage dédié à Hokusai et Hiroshige.
Pour le Whitworth, ce programme de bourse consolide une ambition de longue date : affirmer Manchester comme un carrefour où les expositions ne se contentent pas de dévoiler des œuvres, mais réassemblent et réinterprètent activement notre héritage culturel. Derrière le vocabulaire institutionnel de rigueur, il s’agit de décentrer le regard de la capitale britannique sans pour autant renoncer aux grands récits qui façonnent l’histoire de l’art national.
L’enjeu crucial de cette collaboration réside dans cette fluidité des échanges, véritable pont entre les collections, les publics et les géographies culturelles.
Un mécénat tourné vers l’avenir
Wangechi Mutu succède à Nalini Malani, première lauréate de cette bourse prestigieuse. Selon la National Gallery, cette édition inaugurale avait attiré un public record, tant à Londres qu’à Bath. Soutenu par le Art Fund et LG Electronics, ce programme démontre que les partenariats public-privé demeurent un moteur essentiel de la scène artistique contemporaine au Royaume-Uni.
Jenny Waldman, directrice du Art Fund, salue la capacité de Wangechi Mutu à offrir de nouvelles grilles de lecture, tant sur l’art ancien que sur les pratiques d’aujourd’hui. Sook-Kyung Lee, directrice du Whitworth, insiste quant à elle sur la dimension fondamentalement transnationale de ce projet et sur la volonté du musée de conquérir de nouvelles audiences.
Le défi majeur reste cependant entier : veiller à ce que cette alliance ne se résume pas à une simple juxtaposition d’œuvres de prestige. La véritable valeur de ces programmes de résidence ne réside pas uniquement dans la production d’objets d’art, mais dans leur pouvoir de métamorphoser notre regard et notre interaction avec la création. C’est ici, précisément, que se mesurera l’immense succès de cette initiative.


