L’art peut-il défendre la démocratie ? Raoul Peck parle de son nouveau film urgent, « Orwell : 2+2=5 »

Le cinéaste Raoul Peck, ancien ministre de la Culture d’Haïti, fait son grand retour ce week-end avec un documentaire inédit : Orwell : 2+2=5. Fruit d’une décennie de travail, ce long-métrage plonge le spectateur dans les dernières années de la vie de George Orwell, à l’époque où l’écrivain britannique luttait contre la montre pour achever son chef-d’œuvre, 1984.

Portés par la voix de l’acteur Damian Lewis, les textes d’Orwell résonnent avec une modernité troublante, démontrant la dimension prophétique de sa pensée. Dans la lignée de son précédent documentaire récompensé aux Bafta, I Am Not Your Negro, le réalisateur entremêle archives d’actualité et images contemporaines. Son objectif : prouver que les craintes de l’auteur face à la manipulation et à la coercition n’ont jamais été aussi pertinentes. En scrutant la montée globale de l’autoritarisme, le film s’attarde particulièrement sur les États-Unis, dressant un parallèle saisissant entre les discours publics de Donald Trump et l’univers dystopique de 1984.

Plus qu’une simple critique, l’œuvre de Raoul Peck se veut un véritable appel à la mobilisation. Elle nous rappelle que le pouvoir de résistance n’appartient pas aux élites, mais à une population engagée et structurée. Dans cet échange, le réalisateur revient sur ses méthodes de recherche, l’influence de son mandat gouvernemental en Haïti sur sa vision cinématographique, ainsi que sur le lien indéfectible entre création artistique et démocratie.

Hommage à Orwell : le dernier long-métrage de Raoul Peck célèbre l’un des géants de la littérature du XXe siècle (Image : Matthew Avignone)

Pourquoi George Orwell est-il le prisme idéal pour raconter cette histoire ?

Orwell nous a fourni toutes les clés de compréhension pour décrypter les bouleversements de notre monde. Ses avertissements puisaient dans son propre vécu ; il a ressenti dans sa chair la dégradation à laquelle nous assistons aujourd’hui. Il a su décortiquer la mécanique par laquelle un pouvoir ou un régime autoritaire parvient à nous soumettre. Cette analyse était valable dans les années 1940 et 1950, et elle l’est tout autant à notre époque.

Comment avez-vous réussi à capter l’essence intime de l’homme derrière l’écrivain ?

En m’immergeant dans son œuvre. Pour saisir ce qui anime un auteur, il faut retracer son parcours, voir où il a vécu et comprendre ses actes. C’est exactement la démarche que j’ai adoptée. Orwell assumait pleinement son passé, que ce soit son rôle de policier au service de l’Empire britannique ou son engagement durant la guerre d’Espagne. Il a risqué sa propre vie en allant se battre physiquement pour défendre la justice et un idéal démocratique nouveau. Bien qu’il fût un socialiste convaincu, il fuyait tout dogmatisme. Sa priorité absolue restait sa liberté de penser : il n’hésitait jamais à remettre en question son propre camp politique ou ses convictions s’il estimait faire fausse route.

De quelle manière votre propre passé — notamment en tant que ministre de la Culture en Haïti — a-t-il nourri ce projet ?

J’ai eu le privilège de m’engager en politique pendant deux ans. On m’a appelé non pas pour jouer les observateurs critiques, mais pour agir concrètement dans un contexte national extrêmement complexe. L’enjeu central était clair : comment restaurer véritablement la démocratie ? Comment s’assurer que l’ancien régime autoritaire ne refasse pas surface ? Je n’ai eu aucune hésitation à mettre le cinéma entre parenthèses, car mon approche de ce médium a toujours été guidée par une volonté d’action : celle de transformer ce qui me semble injuste dans notre société.

Arrêt sur image : extrait de « Orwell : 2+2=5 » (Image : avec l’aimable autorisation de Neon)

Vous montrez que les médias d’information jouent un rôle majeur dans le maintien des structures autoritaires. Le cinéma a-t-il la force de renverser cette tendance ?

Le septième art constitue un vecteur exceptionnel pour toucher le public et le confronter à des réalités qu’il évite généralement au quotidien. La presse, quant à elle, a subi une profonde détérioration. Les journaux, les magazines, les chaînes de télévision et les stations de radio ont été rachetés par des milliardaires, et cette concentration a un impact indéniable sur l’information.

Une idée traverse votre film : si un espoir subsiste, il repose sur la boussole morale des citoyens. Partagez-vous cette conviction ?

Les véritables transformations ne naissent jamais de l’intérieur des appareils politiques. À travers les luttes auxquelles j’ai pris part ou assisté — que ce soit en Haïti, au Congo, en France ou en Allemagne —, j’ai constaté que c’est toujours la société civile qui finit par se lever et dire « Ça suffit ! ». Les récents événements de Minneapolis en sont un parfait exemple : c’est la population elle-même qui a décrété que la ligne rouge avait été franchie. L’histoire de l’humanité se résume finalement à une lutte acharnée contre des systèmes devenus sourds à la volonté citoyenne. Et c’est précisément l’essence de la démocratie : elle demeure notre outil le plus redoutable pour contre-attaquer.

« Orwell : 2+2=5 » est actuellement à l’affiche au cinéma.