Cet entretien a été réalisé en amont de la cérémonie des Oscars.
Dans l’ombre de chaque grand réalisateur œuvre une équipe d’artistes, de techniciens et d’experts chargés de matérialiser sa vision à l’écran. Guillermo del Toro illustre parfaitement cette dynamique : en trente ans de carrière, le cinéaste s’est imposé comme le maître d’une esthétique néo-gothique ultra-stylisée, où se croisent habilement passé et futur. Pour donner vie à son adaptation de Frankenstein, il a pu compter sur le talent de la costumière Kate Hawley, créatrice des spectaculaires corsets rouge sang et des lourdes capes en fourrure du film.
Son travail exceptionnel sur cette œuvre lui a valu une pluie de récompenses prestigieuses, dont un BAFTA, un Critics Choice Award et un Oscar. Lors d’un récent entretien radiophonique, la créatrice est revenue sur le processus créatif qui a permis de donner vie au célèbre monstre.
Les propos qui suivent ont été édités pour des raisons de clarté et de concision.

Rejoindre l’univers d’un maître du cinéma
Comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?
Je connaissais déjà très bien le roman d’origine. Je m’y suis replongée dès que Guillermo m’a annoncé qu’il allait en réaliser sa propre adaptation. Tout part toujours du scénario et de la vision du réalisateur, qui abordait ici des thématiques profondément liées à la nature et à la théologie. Concevoir ces costumes impliquait une étroite collaboration avec les autres départements pour développer un langage visuel commun et trouver comment l’interpréter au mieux. Les motifs religieux et naturels se retrouvaient dans les décors, et Guillermo souhaitait que mes créations s’en fassent l’écho. Il a coutume de dire que le costume fait partie de l’architecture, et que l’architecture interagit avec la lumière. Sur ce tournage, l’ambiance était résolument opératique. Guillermo comparait ce projet à une immense table de banquet à laquelle tous les départements étaient conviés pour échanger et construire ensemble.
De la peinture scénique à la création de costumes
Les films de Del Toro frappent toujours par leur cohérence visuelle, mais c’est particulièrement vrai pour celui-ci. Votre expérience de décoratrice a-t-elle joué un rôle dans cette harmonie ?
Absolument. En fin de compte, notre travail consiste toujours à inscrire un personnage dans un paysage, qu’il soit réel ou artificiel ; on construit un univers à travers des nuances et des tonalités. Par le passé, j’ai fait de la peinture scénique pour l’English National Opera, ce qui m’a énormément appris sur la maîtrise des couleurs. Toute cette expérience a nourri ma façon de travailler avec Guillermo et le reste de l’équipe. Nous passions notre temps à répondre au travail des uns et des autres, comme si nous peignions tous ensemble sur la même grande toile.



Le rouge comme fil conducteur
L’utilisation de la couleur est frappante. Bien qu’il s’agisse d’un film d’époque, l’esthétique paraît très moderne. Était-ce une volonté délibérée de votre part ?
Dès nos premières discussions, Guillermo a été catégorique : il refusait que nous restions prisonniers d’une esthétique vieillotte. Il exigeait une approche contemporaine. La directive principale pour la garde-robe était de fuir à tout prix l’imagerie dickensienne classique. L’introduction du voile rouge est une technique typique de Guillermo pour ouvrir le récit et imposer d’emblée une dimension théâtrale. Cette couleur devient ensuite le fil rouge de l’histoire : elle se transforme en tache de sang sur la main du jeune Victor, puis se décline sur ses gants. La narration visuelle imaginée par Guillermo forme ainsi une boucle parfaite autour de cette teinte.
Une collaboration inédite avec Tiffany & Co
Vous avez également collaboré avec la maison Tiffany & Co sur ce tournage. Comment cela s’est-il mis en place ?
L’équipe du film était aux anges quand nous l’avons annoncé ! Ce partenariat reposait avant tout sur un profond respect mutuel pour l’artisanat et le savoir-faire. À aucun moment nous n’avons eu l’impression que des éléments nous étaient imposés ; nous avons simplement puisé dans le vocabulaire visuel de leurs archives. Pour moi, le moment le plus marquant a été de découvrir des pièces historiques que je ne connaissais pas du tout, notamment leur travail sur le verre d’art et la joaillerie ancienne. Ces créations épousaient merveilleusement bien l’univers de Guillermo tout en enrichissant l’histoire et la personnalité du personnage d’Elizabeth. C’est le genre d’opportunité inattendue qui ouvre la porte à une infinité de possibilités créatives fabuleuses.


