Lors d’une balade dans les rues escarpées et pavées du quartier de Karaköy à Istanbul, mon regard a été attiré par un passant qui laissait échapper un objet sur ma gauche. Il s’agissait d’une brosse de cireur de chaussures. Mon corps n’ayant pas réagi assez vite, un couple a ramassé l’objet à ma place pendant ce bref instant d’hésitation. J’ai alors entendu l’homme se confondre en remerciements derrière moi.
Le lendemain, dans une rue voisine, la scène s’est répétée. Un autre homme a laissé tomber sa brosse, presque délibérément dans ma direction cette fois-ci. Mon instinct de citadin a immédiatement pris le dessus : quelle était la probabilité de croiser deux cireurs aussi maladroits en l’espace de vingt-quatre heures ? Comprenant qu’il se tramait quelque chose, j’ai simplement continué mon chemin.
L’art de la fausse maladresse
Quelques recherches m’ont par la suite confirmé qu’il s’agissait d’une arnaque bien connue des rues stambouliotes. Le scénario est rodé : la cible crédule ramasse la brosse et la rend au cireur. Ce dernier, faussement bouleversé de gratitude, insiste pour offrir un cirage gratuit – souvent de piètre qualité d’ailleurs. Une fois le client coincé, l’escroc déroule une histoire tragique pour finalement solliciter une contribution financière.
Comme toute bonne entourloupe, la méthode repose davantage sur la fibre émotionnelle que sur la simple tromperie. La victime se laisse bercer par la satisfaction d’avoir aidé un travailleur acharné, s’imaginant presque dans un film néoréaliste italien. Comme l’explique la psychologue Maria Konnikova, les meilleurs arnaqueurs ne nous donnent pas l’impression d’être dupés, mais flattent notre ego en nous faisant croire que nous sommes des personnes profondément généreuses.
Une époque révolue de l’escroquerie de rue
Curieusement, cette mésaventure m’a rendu nostalgique. Elle m’a replongé dans le souvenir des nombreuses arnaques dont j’ai pu être victime au fil des ans, presque comme autant de rites de passage urbains. Je me suis rappelé cet homme dans le métro new-yorkais des années 90 que je croyais avoir bousculé (alors que c’était l’inverse), ce qui m’avait coûté le remboursement de fausses lunettes cassées après un passage forcé au distributeur de billets.
Je repense aussi à ces soi-disant ouvriers qui m’accostaient depuis leur camionnette, jurant avoir récupéré du matériel hi-fi haut de gamme « sur un chantier », ou encore à ce pickpocket très agile qui avait discrètement éventré mon sac à dos au célèbre marché aux puces du Rastro, à Madrid.
L’avènement des fraudes numériques, froides et sans visage
Si ces souvenirs ravivent une certaine nostalgie, c’est surtout parce que ces petites escroqueries de rue semblent aujourd’hui appartenir à un autre siècle. De nos jours, l’arnaque s’infiltre principalement par le biais de nos écrans. En consultant les rapports spécialisés sur les fraudes modernes, on s’aperçoit que l’immense majorité des délits implique des ordinateurs ou des smartphones : usurpation de carte SIM, fausses loteries internationales ou fraudes aux paiements mobiles.
Nous recevons tous ces SMS faussement familiers du type « Tu es allé à la soirée de Thomas finalement ? », qui ne sont que les prémices d’une vaste opération de manipulation orchestrée par des travailleurs exploités dans des fermes à clics à l’autre bout du monde. Plus récemment, en tant qu’auteur, j’ai même été ciblé par des e-mails générés par intelligence artificielle, envoyés par des agences marketing fantômes me promettant de mettre en lumière mes ouvrages prétendument sous-cotés.
Le charme du théâtre urbain
Face à cette industrialisation numérique et invisible, renouer avec ce théâtre de rue picaresque avait presque un côté rafraîchissant. Il faut de l’énergie, du bagout et un véritable jeu d’acteur pour monter ce genre de stratagème, là où il serait si simple de mendier ou bien plus lucratif d’arracher violemment un smartphone des mains d’un passant. L’escroquerie de rue exige de briser ce que le sociologue Erving Goffman appelait « l’inattention civile », cet équilibre fragile de la vie citadine où l’on a conscience de la foule qui nous entoure tout en l’ignorant poliment.
L’arnaqueur des rues a connu son âge d’or avec la révolution industrielle du XIXe siècle, lorsque des provinciaux naïfs affluaient vers les grandes métropoles en pleine croissance. Aujourd’hui, cette dynamique s’est déplacée vers les grandes capitales touristiques. Les voyageurs – souvent fatigués par le décalage horaire, un peu perdus et ouverts aux nouvelles expériences – font des cibles parfaites.
C’est exactement ce qui s’est passé avec cet inconnu bienveillant qui m’a aidé à trouver l’entrée de la Citerne Basilique, avant de glisser très subtilement : « Vous ne chercheriez pas à acheter un tapis par hasard, mon ami ? ». Finalement, je n’ai jamais eu droit à ce fameux cirage forcé à Istanbul. Mais si cela avait été le cas, la poignée de monnaie que j’aurais cédée aurait amplement valu l’expérience : un simple billet d’entrée pour assister au grand et intemporel spectacle de la rue.


