Une vente en Irlande mêlant histoire diplomatique, art et aventure aérienne

Écrin de prestige, le château de Howth sert de théâtre à la vente « Country House Collections » orchestrée par la maison James Adam. Bien plus qu’une simple dispersion, ce catalogue dessine un panorama unique où l’histoire de l’Irlande, tissée de pouvoir, de mémoire et de mythes, se raconte au gré d’objets d’exception, des manuscrits diplomatiques les plus rares aux reliques de l’épopée aérienne.

Cabinets de curiosités et fastes diplomatiques

La vacation dépasse largement le cadre du simple inventaire d’antiquités. En réalité, le catalogue rassemble une sélection pointue de pièces qui, chacune à sa manière, illustrent les jeux de pouvoir, la circulation des élites et la mémoire irlandaise. Manuscrits précieux en vélin, commodes géorgiennes, portraits de l’aristocratie ou souvenirs liés à l’aviation : tout se répond dans cet ensemble où la plus haute érudition flirte habilement avec l’insolite.

Stuart Cole, le directeur général de James Adam, souligne l’importance du lot 522, composé de trois livres en vélin. Ces volumes de travail, dont l’estimation oscille entre 7 000 et 10 000 euros, ont appartenu à deux envoyés successifs de Guillaume III. Leur aura dépasse de loin leur seule rareté matérielle : ils ouvrent une fenêtre fascinante sur les arcanes de la diplomatie nord-européenne de la fin du XVIIe siècle, à l’aube de l’Europe moderne.

Derrière l’apparente modestie de certains de ces lots se cache bien souvent une richesse narrative insoupçonnée.

L’empreinte du style : ébénisterie fine et spectres de la noblesse

Parmi les trésors les plus convoités de cette session figure une paire de commodes attribuées à la manière de William Moore, estimée entre 15 000 et 20 000 euros. La figure de ce grand ébéniste dublinois conserve une part de mystère : s’il n’existe aucune pièce formellement signée de sa main, des créations stylistiquement proches trônent dans les collections d’institutions prestigieuses comme le Victoria and Albert Museum de Londres ou le Metropolitan Museum of Art de New York. Le passage de cet ensemble par les mains d’une famille privée lui confère, dans cet univers, un indéniable supplément d’âme et de valeur.

Le regard s’arrête également sur le portrait d’Anne Douglas-Hamilton, première épouse de Henry Robert Westenra, troisième baron Rossmore. Exécutée par William Brocas, figure de l’école romaine irlandaise, cette toile s’impose comme l’une des expressions les plus abouties de son talent dans ce registre. Évaluée entre 10 000 et 15 000 euros, l’œuvre séduit tant par la virtuosité de son rendu pictural que par la forte charge sociale qu’elle incarne.

Le nom des Rossmore, quant à lui, perpétue le mythe. Le titre fut créé en 1796 pour le général Robert Cuninghame, vétéran de Culloden. La légende irlandaise murmure qu’à sa mort, en 1801, des cris de banshee auraient retenti pour annoncer la disparition du baron. C’est cette alchimie entre mémoire lignagère et folklore qui donne au catalogue sa tonalité si singulière : une élégance intemporelle, subtilement traversée de spectres.

De l’élégance des salons à l’héroïsme des cieux

Avec le lot 664, la vente opère un saut temporel saisissant. Il s’agit d’une épée en laiton à poignée irlandaise, offerte au major James Fitzmaurice, copilote du Junkers W33 Bremen. En avril 1928, cet aéronef s’est illustré en accomplissant la première traversée sans escale de l’Atlantique d’est en ouest depuis Baldonnel. Un vol épique d’environ 3 200 miles, achevé au terme de 36 heures de lutte acharnée contre des vents contraires redoutables.

Célébré en héros, l’équipage a connu un défilé triomphal à New York, recevant la Distinguished Flying Cross des mains du président Calvin Coolidge. James Fitzmaurice deviendra plus tard commandant du Irish Air Corps à Baldonnel. L’estimation de cette épée, fixée entre 3 000 et 5 000 euros, semble presque anecdotique au regard du poids symbolique et de la dimension épique dont elle est chargée.

Ce grand écart thématique résume parfaitement l’esprit de la vente : l’aristocratie terrienne, la diplomatie d’antan et l’aventure technique moderne y dialoguent sans aucune hiérarchie. C’est la magie de telles enchères : elles ne se contentent pas de céder des objets d’art, elles transmettent des fragments de récits et font vivre les mythes.

Le sacre de la provenance

Le catalogue dévoilé par la maison Adam’s pour ses ventes des 27 et 28 avril est le reflet de cette diversité, mêlant toiles de maîtres, mobilier d’art, archives et objets de commémoration. Aujourd’hui, l’attention des collectionneurs ne se porte plus uniquement sur l’état de conservation ou la pureté des lignes, mais fondamentalement sur la provenance. Cette dimension est devenue la clé de voûte d’un marché du luxe et de l’art exigeant, où l’authenticité seule ne suffit plus : il faut du contexte et une histoire palpable.

Cette logique prévaut également pour d’autres vacations de la saison. À Cork, la maison Lynes and Lynes s’apprête à disperser d’un seul bloc le contenu de l’historique Reidy’s Wine Vault de Lancaster Quay. Estimé entre 70 000 et 120 000 euros, cet ensemble spectaculaire comprend un comptoir de plus de 29 pieds, le bar arrière, d’anciennes boiseries et des luminaires d’époque. Loin de n’être qu’un aménagement fonctionnel, ces boiseries portent en elles l’âme et la mémoire d’un lieu de sociabilité urbaine aujourd’hui révolu.

Finalement, le succès de ces ventes révèle un rapport au temps très contemporain. Il confirme que la désirabilité du patrimoine ne se cantonne ni à sa rareté, ni à son seul prestige matériel. Elle réside surtout dans cette capacité quasi magique qu’ont certains objets à ressusciter l’esprit d’une époque, avec toute la force de ses ambitions, de ses intrigues et de ses légendes.