Les attaques de l’Iran contre les Émirats arabes unis ont révélé une nation dont la résilience repose sur la diversité.

« Toujours là » : au lendemain des attaques

Au matin du 7 mars, alors que les rues d’Abou Dhabi et de Dubaï étaient déblayées des débris laissés par les frappes iraniennes interceptées, j’ai reçu une photo marquante de la part d’un collègue. Le cliché montrait la terrasse d’un café de son quartier, à Jumeirah. Les tables étaient occupées, la routine matinale reprenait ses droits, réunissant des visages venus des quatre coins du globe. Sur la vitrine, quelqu’un avait tracé un grand cœur au marqueur, accompagné de ces quelques mots : « Toujours là ».

Cette image ne m’a pas quitté. Accueillant plus de 200 nationalités, les Émirats arabes unis constituent l’un des carrefours les plus cosmopolites au monde, où neuf résidents sur dix sont nés à l’étranger. Depuis un demi-siècle, la nation a façonné un modèle unique : une fédération de cités-États qui puise sa vitalité dans l’ouverture. Si l’on soustrait les millions d’expatriés, les entreprises internationales et le commerce transnational, les Émirats tels que nous les connaissons n’existent plus. Les pères fondateurs du pays en avaient parfaitement conscience, tout comme ceux qui leur ont succédé.

Au-delà des infrastructures, un modèle pris pour cible

Les drones et les missiles iraniens ont touché des aéroports, des ports, des complexes résidentiels, des hôtels, ainsi que des centres de données vitaux pour des projets d’intelligence artificielle sur trois continents. Si Téhéran prétend n’avoir visé que des installations militaires américaines, la géographie des impacts raconte une toute autre histoire. Au-delà des bâtiments, c’est une véritable philosophie qui est attaquée : l’idée qu’une nation bâtie sur une inclusion authentique puisse survivre et prospérer au cœur de l’une des régions les plus instables de la planète.

Finalement, ce n’est pas l’attaque en elle-même qui surprend le plus – de nombreux États florissants ont déjà connu ce sort. Ce qui est remarquable, c’est la réaction qui s’en est suivie.

Scène de rue aux Émirats Arabes Unis
Résilience urbaine : Les Émirats ont prouvé leur détermination (Image: Walaa Alshaer/Bloomberg via Getty Images)

La grande majorité de ceux qui ont fait le choix de s’installer ici n’ont pas fui. Certes, il ne faut pas occulter la peur bien réelle qui a poussé certains à partir, souvent sur recommandation de leur ambassade. Les attaques ont fait sept morts et des dizaines de blessés, ébranlant de nombreuses familles. Pourtant, l’extraordinaire tissu social qui maintient la cohésion du pays ne s’est pas déchiré. Il y a une frontière ténue entre le fait de résider dans un pays et celui d’y appartenir. Aux Émirats, pour la majorité de ces 89 % de résidents venus d’ailleurs, ces deux réalités ont fini par fusionner silencieusement.

L’appartenance à l’épreuve des crises

Ce constat est fondamental : il représente l’essence même du pays. L’argument économique pèse lourdement dans la balance, sachant que l’activité non pétrolière génère aujourd’hui plus de 77 % du PIB émirati. Mais si une économie peut se modéliser et se plier à des tests de résistance, le sentiment d’appartenance, lui, se vit au quotidien. Le choix de ces millions d’expatriés de rester ancrés sur ce territoire témoigne d’une solidité bien supérieure à n’importe quel bilan comptable.

Pendant longtemps, certains cercles ont caricaturé le Golfe comme une région de passage, un lieu de transit pour des expatriés sans attaches, n’attendant rien et prêts à disparaître à la première difficulté. Cette vision réductrice n’a jamais rendu justice à la réalité du terrain. Mureeb Zaman, le chauffeur pakistanais tragiquement tué par la chute d’un débris le 7 mars, vivait et élevait sa famille aux Émirats depuis plus d’une décennie. Il n’était pas un simple voyageur de passage : il était chez lui.

La diversité, bouclier inattendu face à l’adversité

En menant ces frappes, le régime iranien a peut-être mis le doigt, sans le vouloir, sur le grand paradoxe du modèle qu’il tentait d’ébranler. L’ouverture des Émirats n’est pas une faille, mais bien leur atout majeur. Une nation dont les liens communautaires se forgent non pas autour d’une ethnie, d’une religion ou d’une langue, mais autour d’un investissement collectif dans un projet sociétal — ses institutions, ses ambitions, sa vision du monde — s’avère remarquablement difficile à déstabiliser. On n’abandonne pas facilement ce que l’on a construit ensemble.

Il y a là une leçon qui résonne bien au-delà du golfe Arabique. Partout dans le monde, de nombreux leaders prônent la cohésion par l’homogénéité, la sécurité par l’exclusion et l’identité par l’opposition à un ennemi commun. À contre-courant, les Émirats prouvent depuis cinquante ans que les sociétés les plus résilientes sont celles qui ont le plus à perdre du chaos. Ils démontrent que sécurité et ouverture sont parfaitement compatibles, et que réunir 200 nationalités peut se révéler, dans notre époque fragmentée, l’expérience sociale la plus décisive de notre temps.

Le verdict de cette expérience est d’ailleurs sans appel.

La photo prise à la terrasse de ce café en est la preuve éclatante.

Badr Jafar est l’envoyé spécial pour les entreprises et la philanthropie du ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis.