Alors que la production de Rolex se resserre pour la deuxième année consécutive, la marque genevoise affiche un chiffre d’affaires record, consolidant sa domination dans un marché de plus en plus polarisé. Ce paradoxe apparent — produire moins pour gagner plus — illustre la mutation profonde de l’horlogerie suisse, désormais focalisée sur l’exclusivité absolue et la haute valorisation.
Le paradoxe de la croissance par la rareté
Selon le récent rapport annuel de Morgan Stanley et LuxeConsult, Rolex a réalisé des ventes historiques avoisinant les 11 milliards de francs suisses (environ 14 milliards d’euros) en 2025, marquant une hausse de 4 % par rapport à l’année précédente. Le fait notable réside dans la méthode : la marque a atteint ce sommet tout en réduisant sa production de 2 %. C’est la seconde année consécutive que la production diminue, une tendance inédite depuis plus de vingt ans. Cette dynamique souligne un changement stratégique majeur : une baisse des volumes compensée par une augmentation des revenus, démontrant le « pricing power » inégalé de la marque à la couronne dans l’industrie du luxe.
Une hégémonie industrielle incontestée
L’une des données les plus frappantes du rapport révèle que Rolex a capté environ 33 % des ventes totales de l’industrie horlogère suisse l’année dernière, avec près d’un million de montres écoulées. Cette domination est extraordinaire : une seule maison commande à elle seule un tiers du marché mondial. La concentration est d’ailleurs le nouveau mot d’ordre du secteur, puisque les ventes cumulées de Rolex, Cartier, Omega et Patek Philippe ont atteint 52,4 % du total des exportations horlogères suisses. Le marché se verrouille ainsi autour d’une poignée de marques d’élite.
Les performances des challengers
Si Rolex mène la danse, le paysage concurrentiel de 2025 a vu d’autres maisons réaliser des performances substantielles :
Cartier a généré environ 4,5 milliards de dollars, portée par la popularité intemporelle de sa collection Tank.
Richard Mille affiche un chiffre d’affaires d’environ 4,1 milliards de dollars malgré un volume confidentiel de 5 950 montres. Ce ratio implique un prix moyen dépassant les 689 000 dollars par pièce, soulignant son positionnement ultra-luxe.
Audemars Piguet a atteint environ 3,3 milliards de dollars avec seulement 53 000 garde-temps vendus.
Patek Philippe a enregistré environ 3,2 milliards de dollars pour 72 000 unités.
Omega, selon les estimations de Morgan Stanley, aurait généré environ 2,8 milliards de dollars, bien que le Swatch Group conteste ces chiffres, suggérant une divergence entre les estimations des analystes et les données internes.
Vers un modèle de faible volume et haute valeur
La tendance sectorielle est sans équivoque : la production totale de montres suisses en 2025 est tombée à environ 14,6 millions d’unités, soit près de la moitié du volume de 2011. En parallèle, le segment des montres dont le prix dépasse 50 000 francs suisses (environ 64 000 dollars) a représenté 84 % de la croissance de l’industrie, bien qu’il ne constitue que 1,4 % du total des unités produites. L’horlogerie suisse ne cherche plus à inonder le marché, mais à soutenir sa rentabilité et son prestige par des produits ultra-luxe.
Réajustements géostratégiques
Sur le plan géographique, les exportations vers la Chine ont chuté de 23 % en 2024, contribuant au ralentissement global. À l’inverse, le marché américain a fait preuve de résilience avec une hausse des exportations d’environ 4 %. Les acteurs majeurs comme Rolex ont réagi en renforçant leur maillage de distribution via des acquisitions stratégiques, à l’image du rachat de Bucherer, afin de mieux contrôler leurs canaux de vente et de répondre à la demande croissante sur des marchés clés comme les États-Unis.
L’avenir se dessine dans l’hyper-luxe
Alors que l’industrie se projette déjà vers les prochaines éditions de Watches and Wonders, les grandes maisons devraient renforcer leurs stratégies actuelles : produire moins, augmenter les prix et maintenir des listes d’attente qui cultivent le désir. La trajectoire de l’industrie indique une priorité donnée à la qualité, à l’exclusivité et aux marges élevées plutôt qu’à la production de masse. Rolex définit et dirige cette tendance, laissant aux autres marques le soin d’adapter leurs stratégies pour rester compétitives dans un segment de marché qui se contracte en volume, mais gagne en valeur.

