Le berceau inattendu du séjour « tout compris »
La Corse ne figure généralement pas en tête des destinations que l’on qualifierait de « chanceuses ». Depuis l’Antiquité, l’histoire de l’île de Beauté est davantage marquée par des récits de rébellions farouches, un romantisme tragique et une incapacité chronique à capitaliser sur sa position géostratégique exceptionnelle au cœur de la Méditerranée.
Pourtant, Calvi, posée sur la côte nord-ouest de l’île, occupe une place aussi discrète qu’essentielle dans l’histoire du tourisme moderne. Ce destin singulier repose sur la vision d’un seul homme. Et non, il ne s’agit pas de Napoléon, la figure tutélaire de l’île.
Il y a plus de soixante-quinze ans, un avion affrété par l’agence britannique Horizon Holidays décollait de Londres avec pour destination Calvi. À la tête de cette entreprise se trouvait Vladimir Raitz, un émigré russe dont l’idée novatrice consistait à proposer une expérience de vacances globale : vols, hébergement, repas et divertissements, le tout réuni sous un tarif unique.
Une avant-garde qui a su résister à l’invasion
Si vous vous dites que cela ressemble à s’y méprendre aux prémices du voyage organisé, vous avez parfaitement raison. Raitz a d’abord expérimenté cette formule inédite avec un groupe d’enseignants en 1950, avant de l’ouvrir au grand public dès l’année suivante.
Bien qu’elle ait été la pionnière absolue de ce modèle de vacances, Calvi n’a jamais succombé sous des vagues de touristes, contrairement à d’autres stations balnéaires du bassin méditerranéen. Malgré son avance sur le marché, son glamour indéniable, l’accès à des vols bon marché et une genèse presque romanesque, la cité a su éviter le piège des usines à bronzer et des complexes hôteliers standardisés.
« Nous avons beaucoup de monde en été, mais une grande partie des clients qui dînent ici arrivent directement en yacht depuis la Côte d’Azur », me confiait un habitant lors d’un récent séjour hors saison, alors que je savourais une salade de chèvre chaud à la terrasse du café Île de Beauté.
Le double bouclier : géographie et choix politiques
Si Calvi a échoué à devenir une capitale du tourisme de masse – ce qui, à mon sens, est une formidable victoire –, c’est grâce à un savant mélange de géographie, de décisions politiques, d’identité culturelle et d’une certaine rudesse naturelle.
Le premier rempart contre cette invasion réside dans le majestueux relief montagneux qui encercle la ville. Comparez ce paysage intraitable avec les interminables côtes bétonnables de la Costa Blanca espagnole. Par ailleurs, le modèle du voyage organisé dépend intrinsèquement d’un accès à bas coût. Si Calvi a bien accueilli les premiers jets de vacanciers, son aéroport est resté modeste : atterrissages capricieux soumis aux aléas climatiques, pistes impossibles à rallonger et liaisons directes limitées.
À cela s’ajoute la stratégie de la France de l’après-guerre, qui a privilégié le tourisme intérieur en favorisant le développement de petits hôtels, de pensions familiales et de campings. À l’inverse, l’Espagne de Francisco Franco a déroulé le tapis rouge aux tour-opérateurs étrangers et investi massivement dans ses infrastructures aéroportuaires durant les années 60 et 70.
De l’utopie humaniste au tourisme industriel
En flânant aujourd’hui dans les ruelles pittoresques et sur les petites places pleines de charme de Calvi, on ressent profondément que l’âme même de la ville est fondamentalement incompatible avec un tourisme populiste. Cette impression s’est d’ailleurs renforcée lorsque je me suis penché sur le profil des tout premiers clients de ce vol inaugural d’Horizon Holidays.
Comme Vladimir Raitz l’a raconté plus tard dans ses mémoires (Flight to the Sun), les adeptes de son concept n’étaient pas forcément ceux que l’on imagine aujourd’hui. Il décrivait ses vacanciers comme des citoyens ordinaires qui « prenaient goût au vin, à la gastronomie étrangère, s’essayaient au français, à l’espagnol ou à l’italien et tissaient des liens dans les pays qu’ils visitaient ; en somme, ils devenaient plus « cosmopolites », avec tout ce que cela implique ».
À en croire les souvenirs de son créateur, le voyage organisé est donc né de nobles idéaux d’ouverture au monde, bien avant de muter vers une standardisation rassurante à base de complexes géants, de petits-déjeuners à l’anglaise et d’expériences préfabriquées.
Il est certes difficile d’isoler une formule magique permettant à un joyau littoral comme Calvi de préserver ses petites auberges au détriment des immenses clubs « all-inclusive », ou d’empêcher sa fière citadelle de devenir un simple décor pour boutiques de souvenirs. Toutefois, être entouré de montagnes escarpées aide considérablement. Tout comme le fait d’adopter, consciemment ou non, cette philosophie salvatrice : « Quoi que l’Espagne ait pu faire dans les années 60, soyons éternellement reconnaissants de ne pas avoir suivi le même chemin. »


