Les nouvelles adresses milanaises effacent la frontière entre le premier verre et la dernière danse.

L’évolution de la nuit milanaise : de la tradition à l’avant-garde

Dans un quartier résidentiel de l’est milanais, les habitués s’accoudent au comptoir du Banco d’Assaggio, une adresse traditionnelle comme on en trouve tant dans la capitale lombarde. Mais il suffit de marcher une centaine de mètres vers le parc pour changer radicalement de dimension. Derrière une façade discrète sans la moindre enseigne, le patio du Fiorin Fiorello grouille d’une faune branchée qui sirote des vins blancs français autour de belles planches de fromages, le tout bercé par le son d’enceintes sur mesure fixées aux murs.

Il y a encore peu, ce genre de concept hybride n’existait tout simplement pas à Milan. L’offre nocturne se divisait strictement entre les bistrots à l’ancienne et des lieux plus contemporains qui manquaient parfois d’âme. Aujourd’hui, portée par une nouvelle génération de citadins, la ville comble son retard sur des métropoles comme Londres, Paris, Copenhague ou New York. Une véritable esthétique milanaise inédite est en train de naître, où l’acier inoxydable brut côtoie des éclairages tamisés ultra-travaillés.

Quand l’apéritif se prolonge jusqu’au bout de la nuit

Pour Luca Marullo, cofondateur du studio de design Parasite 2.0 (à l’origine des intérieurs du Fiorin Fiorello et du Sandì à Porta Venezia), l’émergence de ces nouveaux établissements répond à une mutation profonde des habitudes. Fini l’époque où l’on prenait un verre en vitesse avant de filer en boîte de nuit. Désormais, le public préfère s’installer pour toute la soirée, déguster de bonnes bouteilles et finir par danser sur place.

L’expérience se veut d’ailleurs presque théâtrale. Au Fiorin Fiorello, géré par le sommelier américain Louis Turano, on pénètre dans l’espace en écartant un lourd rideau. Le décor contraste habilement l’acier contemporain avec des touches de l’ancien Milan, comme ces murs recouverts de ronce de noyer, très en vogue dans les années 70. Au plafond, un immense caisson lumineux vire du jaune au rouge vif au fil des heures — une tendance de l’éclairage écarlate que l’on retrouve dans d’autres adresses prisées telles que le Bar Nico ou le récent Bar Sensa. Du jeudi au samedi, l’ambiance bascule totalement lorsque le coin DJ s’anime.

« L’objectif était de créer une véritable synergie entre la culture du vin et celle de la musique », explique Luca Fiore, l’un des quatre associés. Une formule singulière, à mi-chemin entre la cave à manger et le bar d’écoute, qui s’inspire de précurseurs locaux comme le Mogo ou le San.

Le comptoir, nouveau centre névralgique de la convivialité

L’autre marque de fabrique de cette nouvelle scène est l’adoption massive des assises hautes, très inspirées des standards new-yorkais. Cette dynamique, qui replace l’échange au centre de l’expérience, a notamment été propulsée par le Silvano, un repaire du quartier de Nolo où les convives s’installent directement face à un long bar en inox.

Cette culture de la proximité est également l’atout charme du Kiwon, un bar à vin et restaurant coréen dédié aux petites assiettes à partager. Conçu par l’agence Oooh Studio, l’espace propose quelques tables classiques, mais les places les plus convoitées restent celles juchées face à la vaste cuisine ouverte. C’est exactement l’effervescence que recherchaient les fondateurs Carmine Colucci, Emanuele Romanelli et la cheffe Ha Neul Ko : offrir aux clients une place aux premières loges, là où l’inattendu peut surgir à tout moment.

Un vent de fraîcheur sur la gastronomie asiatique

L’assiette du Kiwon dépoussière l’offre asiatique de la ville avec une présentation résolument moderne de recettes ancestrales. On y déguste d’incontournables gâteaux de riz tteokbokki relevés au gochujang, une pâte de soja fermentée épicée, ainsi qu’un poulet frit d’une grande justesse. Le menu ose aussi des créations plus audacieuses, comme un carpaccio de turbot ou un étonnant sandwich au rosbif agrémenté de radis blanc mariné et d’une mayonnaise subtilement relevée.

Cette même approche contemporaine et décomplexée fait le succès du Balay, une adresse vibrante située dans le quartier de Porta Venezia, non loin de l’excellent café de spécialité Rito. Ce petit repaire décontracté propose des bières atypiques, une sélection de vins pointue et des assiettes aux saveurs explosives. En moins d’un an, le lieu s’est imposé comme l’un des spots les plus courus de la métropole, au point qu’y décrocher une table relève parfois du défi.

« La vision de la cuisine asiatique est enfin en train d’évoluer à Milan, avec une énergie beaucoup plus jeune », souligne Ray Ibarra, le fondateur du Balay. D’origine philippine et figure connue de la scène locale après des années passées aux manettes du Bentoteca, il a imaginé son établissement comme une ode aux influences culinaires de ses racines, mêlant des touches chinoises, espagnoles et américaines.

L’ambiance y est volontairement intime. Le son soul, funk et jazz s’échappe d’un système audio de pointe, tandis que les murs bruts arborent des photos de famille rapportées des Philippines. Sous les étagères métalliques apparentes, on savoure le plat signature de la maison : des toasts de crevettes au sésame et aux herbes, à tremper allègrement dans un ketchup de banane, le tout marié à un vin orange autrichien. Une audace récompensée par l’engouement fulgurant des Milanais.

Carnet d’adresses

Fiorin Fiorello
Via Fratelli Bronzetti, 38

Sandì
Via Francesco Hayez, 13

Bar Nico
Via Cesare Saldini, 2

Bar Sensa
Via Garofalo, 21

Mogo
Via Bernina, 1C

San
Via Cesare da Sesto, 1

Silvano Vini e Cibi al Banco
Piazza Morbegno, 2

Kiwon
Via Macedonia Melloni, 35

Balay
Via Achille Maiocchi, 26

Rito
Via Achille Maiocchi, 18