Jalil Rahman : grandir sans diluer l’âme des marques

Jalil Rahman Burberry Liberty
Photo © TheIndustry.fashion — via https://www.theindustry.fashion/orla-kiely-appoints-former-richemont-and-liberty-director-as-new-cco/

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Un doigt qui glisse sur une vidéo TikTok, une recherche rapide sur un navigateur, un passage physique en boutique pour évaluer le poids d’une étoffe, et une transaction finale conclue en silence depuis un smartphone à minuit. Du point de vue de l’acheteur contemporain, ce trajet ne forme qu’un seul mouvement naturel et ininterrompu. Dans les sièges sociaux des grandes maisons, en revanche, cette trajectoire éclatée représente le casse-tête absolu des vingt dernières années. L’enjeu n’est plus seulement de vendre, mais de maintenir une intégrité narrative à travers une constellation de points de contact imprévisibles. Jalil Rahman observe cette tectonique des comportements de très près. L’ancien dirigeant, qui a opéré au sommet de l’organigramme de structures historiques comme Burberry et Liberty, a récemment partagé avec The Retail Bulletin sa lecture des dynamiques qui agitent le commerce haut de gamme. Loin de l’enthousiasme aveugle pour la nouveauté technologique, il défend une approche où la psychologie dicte l’usage, et non l’inverse.

La sédimentation de l’héritage

Le point de départ de sa réflexion ne s’ancre d’ailleurs pas dans le produit lui-même, mais dans les mécanismes invisibles de la décision. Avant même de structurer des stratégies globales, Jalil Rahman envisageait une carrière dans la publicité, mu par une obsession singulière : comprendre les leviers qui poussent un individu à s’approprier un objet plutôt qu’un autre. C’est finalement la complexité de l’industrie de la mode qui a capté son attention, lui offrant un terrain de jeu où la survie d’une griffe repose sur un équilibre précaire entre les aspirations créatives, les impératifs de rentabilité et la compréhension intime du client.

Ses années passées chez Burberry ont cristallisé cette vision. Il y a été le témoin direct d’un processus délicat : l’expansion d’une institution patrimoniale britannique vers des territoires géographiques et des catégories de produits inédits. Comment étirer l’empreinte d’une maison historique sans en déchirer la toile de fond ? Cette question est devenue le moteur de sa démarche professionnelle. La croissance géographique ou financière n’a de sens que si elle préserve l’essence qui a initialement généré l’attachement. Modifier l’ADN d’une marque pour forcer son acceptation sur un nouveau marché équivaut, à terme, à détruire son capital le plus précieux.

Le mirage de l’agitation culturelle

Aujourd’hui, l’adversaire d’une marque de luxe n’est plus nécessairement la vitrine d’en face. Le champ de bataille s’est considérablement élargi. Jalil Rahman souligne avec lucidité que l’industrie rivalise désormais avec des secteurs totalement étrangers à la mode. Une part du budget discrétionnaire d’un client peut tout aussi bien s’orienter vers une expérience gastronomique, un voyage lointain ou l’acquisition d’une œuvre d’art. Face à cette dilution de l’attention, l’urgence pour les directions générales consiste à tisser ce qu’il nomme un fil d’or. Chaque interaction, numérique ou charnelle, doit ramener le consommateur au centre de gravité de la marque.

Cette nécessité de cohérence se heurte pourtant à une tentation permanente du secteur : la course à la pertinence culturelle. La peur de l’obsolescence pousse de nombreuses enseignes à calquer leur rythme sur celui, frénétique, des tendances éphémères. Jalil Rahman met en garde contre ce réflexe d’adaptation excessive. Vouloir réinventer son discours à chaque soubresaut sociétal ou esthétique est le chemin le plus court vers l’aliénation de sa clientèle historique. Si les outils de distribution et les espaces de communication exigent une modernisation constante, le socle identitaire, lui, doit offrir une résistance, une forme d’immuabilité rassurante. Les acheteurs viennent chercher une permanence, une posture claire, et non un miroir déformant de l’époque.

L’anatomie d’une alliance pertinente

Cette exigence d’authenticité trouve son prolongement direct dans la manière dont les marques envisagent leurs associations extérieures. L’industrie a multiplié les collaborations à un rythme industriel, finissant par créer une forme de lassitude. Selon Jalil Rahman, l’échec de la majorité de ces initiatives réside dans une erreur de postulat initial. Trop d’entreprises conçoivent les partenariats comme de simples amplificateurs de visibilité ou des leviers de revenus immédiats, oubliant d’évaluer la création réelle d’un avantage compétitif mutuel.

L’œil du public s’est aiguisé. Les rapprochements opportunistes, où deux logos cohabitent sans justification intellectuelle ou fonctionnelle, suscitent rapidement le cynisme. Une alliance ne prend racine que si elle parvient à raconter une histoire logique, tissant un lien inattendu mais évident entre des expertises complémentaires. Son passage au sein du grand magasin londonien Liberty en fournit une illustration précise. À première vue, associer ce temple de l’imprimé floral et de l’artisanat britannique à un mastodonte technologique pour promouvoir la Microsoft Surface Pro relevait du grand écart. Pourtant, l’opération a fonctionné car elle s’est articulée autour d’un propos commun : la mise à disposition d’outils au service de la créativité. L’association faisait sens sur le terrain des usages.

Mais l’architecture d’un partenariat ne s’arrête pas aux accords de principe. Jalil Rahman pointe une faille systémique dans la gestion de ces projets : l’épuisement des équipes au moment de la signature. Après des mois de négociations ardues, l’attention retombe souvent au moment précis où elle devrait s’intensifier. L’encre du contrat n’est pas une ligne d’arrivée. C’est exactement là que débute l’exécution opérationnelle — le design croisé, la logistique de distribution, le ciblage marketing — qui déterminera la viabilité de l’association sur le terrain.

La clarté comme unique autorité

La mise en musique de ces stratégies complexes exige un logiciel managérial spécifique. Interrogé sur sa définition de la direction d’entreprise, Jalil Rahman prend ses distances avec la figure traditionnelle du patron providentiel et omniscient, un mythe qu’il admet avoir pourtant observé avec fascination au début de sa carrière. Au fil des années, sa conception de l’autorité s’est dépouillée de ses artifices pour se concentrer sur un principe unique : la clarté. Savoir formuler une intention précise, fixer des attentes sans ambiguïté et maintenir une communication transparente.

Dans les faits, cette approche nécessite de faire taire son propre égo au profit d’une écoute active. Lors d’une prise de poste, son premier réflexe consiste à cartographier l’entreprise par le bas, en croisant les retours des départements financiers, créatifs, opérationnels et commerciaux. Cette curiosité transversale lui permet de formuler un cap stratégique qui, loin d’être hors-sol, intègre les contraintes réelles du terrain.

Ce modèle repose sur une décentralisation de la confiance. S’il revendique une exigence implacable quant aux résultats, il condamne le micro-management. Les profils pointus étouffent sous le contrôle excessif ; ils performent lorsqu’on leur garantit l’autonomie nécessaire pour arbitrer leurs propres dossiers. Rahman démontre ainsi que la rigueur commerciale n’exclut pas l’empathie. Maintenir un niveau de pression fonctionnel tout en s’assurant que les équipes se sentent soutenues n’est pas une contradiction, mais la condition d’une performance durable. L’évaluation des erreurs, indispensable, doit servir de levier de progression technique, et non d’outil de déclassement personnel.

Derrière l’analyse des algorithmes d’achat et des courbes de croissance, le discours de l’ancien dirigeant ramène systématiquement la mécanique du commerce à une question profondément humaine. À l’heure où le secteur s’épuise parfois à poursuivre des chimères numériques, son rappel à l’ordre sonne juste : l’adaptation technologique est une obligation vitale, mais elle ne sauvera jamais une maison qui a oublié la raison pour laquelle on la désirait au départ.