Clemente Del Vecchio s’impose comme le nouvel homme fort de Delfin

Clemente Del Vecchio Delfin EssilorLuxottica 2026
Photo © Reuters — via https://www.reuters.com/business/finance/family-challenge-delfin-governance-tests-stability-italys-del-vecchio-empire-2026-10-29/

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Environ 800 000 euros : dans la succession de Leonardo Del Vecchio, ce montant suffit à déplacer une ligne de pouvoir. Pas à prendre les commandes de l’empire familial, mais à rompre l’égalité entre ses héritiers et à donner un nouvel argument dans un conflit sur la propriété des titres. La vente d’une petite participation de Rocco Basilico à Clemente Del Vecchio concentre ainsi les difficultés de l’après-fondateur. Derrière les pourcentages, une question reste ouverte : que peut décider chacun de sa part d’héritage lorsque celle-ci appartient à un ensemble que la famille doit encore gouverner ?

Une égalité arithmétique, pas un accord familial

Le patrimoine en jeu est logé dans Delfin, la holding luxembourgeoise de la famille. C’est par cette structure que les héritiers détiennent le premier bloc d’actions d’EssilorLuxottica, sans posséder la majorité absolue de son capital. Delfin porte également des participations dans Generali, Monte dei Paschi, UniCredit et la société immobilière Covivio. Les désaccords familiaux se nouent donc à l’étage où sont réunis des intérêts dans l’optique, la finance et l’immobilier.

La succession du fondateur de Luxottica avait posé une règle simple : huit bénéficiaires, chacun doté de 12,5 % de Delfin. À sa veuve, Nicoletta Zampillo, et à ses six enfants s’ajoutait Rocco Basilico, fils de Nicoletta Zampillo et du banquier Paolo Basilico. Cette répartition ne plaçait aucun héritier devant les autres par le seul poids de sa participation.

Mais partager le capital à parts égales ne règle pas son usage. Les divergences portent notamment sur les dividendes, sur la possibilité de transférer les participations dans des véhicules personnels et sur les investissements de Delfin. Autant de décisions qui engagent des conceptions différentes de l’héritage : les revenus qu’il procure, la liberté de l’organiser et la manière de le faire évoluer. Plus de quatre ans après la mort de Leonardo Del Vecchio, en juin 2022, la réorganisation de la holding demeure inachevée.

La propriété des actions, véritable terrain de bataille

Pour mesurer la portée de la transaction entre Basilico et Clemente, il faut d’abord regarder le différend qui l’entoure. Les titres de Rocco Basilico étaient grevés d’un usufruit au bénéfice de sa mère. Nicoletta Zampillo y a renoncé, mais Leonardo Maria Del Vecchio contestait la validité de cette renonciation. Il mettait donc aussi en cause la faculté de son demi-frère de céder librement ses actions.

La vente ne concerne dès lors pas seulement l’identité de l’acheteur. Elle touche au droit même du vendeur à disposer de ses titres. Dans l’interprétation défendue par l’entourage de Basilico, l’enregistrement de la cession par Delfin revient à reconnaître qu’il en détient la pleine propriété. C’est un argument dans le conflit, non une décision de justice qui aurait définitivement tranché celui-ci. La distinction compte : la validation d’une opération par la holding et le règlement d’une contestation juridique ne se confondent pas.

Le contentieux comporte un autre versant. Basilico avait lui-même engagé un recours contre la délibération autorisant Leonardo Maria à acquérir les participations de Luca et de Paola Del Vecchio. En réunissant ces deux parts à la sienne, Leonardo Maria pourrait atteindre 37,5 % de Delfin. Ce scénario changerait d’une tout autre manière la distribution du capital. Il reste toutefois une possibilité contestée, et non une concentration déjà accomplie.

Clemente passe devant, d’une courte avance

La modification effectivement enregistrée est beaucoup plus modeste. Rocco Basilico a vendu à Clemente 550 actions ordinaires ainsi que 22 titres privilégiés de catégorie A, les PESCs. Le prix, évalué à environ 800 000 euros, a été établi à partir de l’actif net de Delfin au 16 octobre 2025, sans décote. L’opération est donc limitée en volume, mais elle suffit à faire sortir les deux intéressés de l’alignement initial à 12,5 %.

Clemente dépasse désormais légèrement ce seuil et devient le premier associé de Delfin par la taille de sa participation. Le plus jeune fils du fondateur, étudiant en ingénierie au Politecnico de Milan, est issu, comme son frère Luca, de la relation de Leonardo Del Vecchio avec Sabina Grossi. Sa nouvelle position dans le capital attire l’attention sans permettre de lui attribuer, à elle seule, un pouvoir de décision prépondérant.

Il faut surtout distinguer ce passage en tête d’une prise de contrôle. L’avance est mince. L’hypothèse initiale portait sur une cession d’environ 0,4 % ; le bloc finalement vendu est nettement inférieur. Basilico reste donc associé, avec une participation presque inchangée. Rien, dans les éléments connus de la transaction, ne permet non plus de conclure à une alliance durable entre vendeur et acquéreur.

Une lettre précise sur le paiement, silencieuse sur le vote

L’accord entre les deux hommes remonte au 23 juillet. Delfin n’en a été informée que le 12 octobre, par une lettre portant leurs deux signatures. Ils y demandaient l’inscription du transfert dans le registre des associés et l’accomplissement des formalités prévues par le droit luxembourgeois. Le conseil d’administration a donné son autorisation et l’enregistrement a été effectué.

Ce document ne mentionne pas le montant payé. Il précise en revanche que le règlement est intégralement intervenu et que Basilico a signé une quittance définitive. La cession est ainsi présentée comme exécutée, et non comme une simple promesse dépendant encore d’un paiement.

Sur le vote, aucun engagement n’apparaît dans la lettre. Clemente et Basilico choisiront-ils les mêmes orientations pour Delfin ? La transaction ne répond pas à cette question. Leur proximité dans cette opération ne suffit pas à établir une stratégie commune concernant les dividendes ou les futurs investissements. C’est précisément la limite de cette nouvelle photographie du capital : elle indique qui possède quoi, pas comment les héritiers décideront ensemble.

L’apaisement annoncé attend encore sa traduction

Leonardo Maria a récemment adopté un ton plus conciliant. Lors d’un entretien radiophonique, il a déclaré vouloir mettre fin aux affrontements entre frères et avoir chargé ses avocats de retirer toutes les actions judiciaires engagées contre eux. Il a particulièrement regretté la dégradation de ses relations avec Luca et Clemente. Après les contestations sur les titres et les projets de rachat, cette volonté affichée ouvre une autre séquence, sans constituer encore un accord global.

La chronologie interdit d’ailleurs de présenter la vente à Clemente comme le résultat de cet apaisement : elle a été conclue avant ces déclarations. Le retrait annoncé des procédures ne règle pas davantage, à lui seul, les divergences sur l’organisation du patrimoine. Les héritiers doivent encore trouver un terrain d’entente sur les droits de chacun et sur les choix de la holding.

Une piste à l’étude déplacerait la négociation : Delfin pourrait racheter elle-même les participations d’un ou de plusieurs associés. Le réaménagement ne passerait alors plus seulement par des ventes entre membres de la famille, mais par une mobilisation des moyens de la holding. Pour examiner le financement d’une telle opération, celle-ci aurait déjà engagé de premiers échanges avec des banques. Après la petite cession qui a placé Clemente en tête, c’est peut-être dans ces discussions financières que se préparera le prochain changement d’échelle.