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Ajouter Texture à GoogleUne montre de 45 mm dont l’heure avance dans un tube de verre, portée comme une pièce de design plutôt que consultée comme un instrument : le paradoxe HYT tient tout entier dans ce spectacle miniature. La marque suisse a pris le parti le moins raisonnable de l’horlogerie contemporaine. Là où l’industrie perfectionne depuis des siècles des aiguilles, des roues et des échappements, elle a choisi de faire circuler deux liquides dans un capillaire. Au centre de cette aventure, longtemps resté hors champ, Lucien Vouillamoz réapparaît aujourd’hui avec la volonté de reprendre la parole pour une maison dont l’histoire a été tout sauf rectiligne.
Une montre née du doute
Le point de départ n’est pas une fascination nostalgique pour les anciennes techniques de mesure. C’est plutôt une question assez brutale : qu’attend-on réellement d’une montre haut de gamme, quand le téléphone donne une heure gratuite, précise et corrigée par satellite ? Pour Lucien Vouillamoz, l’objet horloger indépendant ne se défend donc pas par son efficacité pratique. Il relève de l’émotion, de la prouesse et d’un certain goût pour les idées déraisonnables.
L’idée de faire du liquide un indicateur horaire remonte à une discussion entre amis autour d’Expo.02, l’exposition nationale suisse installée sur trois lacs. Elle conduit rapidement vers un ancêtre bien plus ancien que l’horlogerie mécanique : la clepsydre, cette horloge à eau utilisée il y a environ 3 500 ans. HYT pouvait ainsi s’offrir un clin d’œil aux manufactures qui revendiquent avec fierté plusieurs siècles d’existence : son inspiration, elle, plonge vers 1500 avant notre ère.
Le projet reste pourtant longtemps à l’état d’intuition. C’est en 2008 que Naomi, la fille aînée de Lucien Vouillamoz, pousse son père à trancher : il faut transformer cette idée en entreprise ou cesser d’en parler. L’injonction familiale agit comme un déclencheur. Vouillamoz s’associe alors à Patrick Berdoz, ancien partenaire d’affaires devenu président de HYT et de Preciflex. L’un apporte le financement, l’autre la technologie, avec l’acceptation initiale que l’aventure puisse échouer vite. Leur accord tient alors sur une simple feuille et quelques lignes.
Le liquide contre la montre
Concevoir une montre à fluide ne consistait pas à substituer une matière à une autre. Il fallait inventer un système complet, sans précédent industriel disponible, ni fournisseur prêt à résoudre les problèmes à leur place. Au sein de Preciflex, Lucien Vouillamoz met au point un capillaire de verre très fin dans lequel la position d’un liquide coloré indique le temps. En face, un liquide transparent assure le retour du fluide dans le circuit. L’idée paraît simple à regarder. Elle ne l’est pas du tout à fabriquer.
Le principal obstacle est venu du comportement même de la matière. Lors du mouvement de retour, le liquide coloré ne se détachait pas suffisamment de la paroi intérieure du tube. Il adhérait au verre, comme l’huile qui reste accrochée à certains contenants après un lavage. Cette résistance invisible rendait le dispositif inutilisable : l’indication devait rester nette et le déplacement, régulier.

La solution passe par un revêtement spécifique de la surface interne du capillaire, développé avec un scientifique lié à Stanford, installé à San Diego. Coûteux à l’origine, ce traitement a ensuite pu être produit en Suisse par Preciflex, ce qui a abaissé son coût. C’est un élément que l’amateur ne voit jamais, mais dont dépend entièrement le fonctionnement de la montre.
Autour de cette difficulté se sont accumulés les défis de fabrication : former le verre à des tolérances compatibles avec l’horlogerie, concevoir des outils capables de remplir un tube scellé avec deux liquides, éviter toute bulle d’air, garantir la stabilité du système. HYT et Preciflex ont ainsi dû créer plusieurs centaines de procédés. Le résultat n’est donc pas seulement une lecture du temps inhabituelle. C’est l’aboutissement d’une ingénierie qui a dû fabriquer ses propres conditions d’existence.
Le retour du fondateur
Pendant une grande partie de la vie de HYT, cette histoire s’est racontée sans son inventeur. Lucien Vouillamoz avait choisi de ne pas incarner publiquement la marque, notamment parce qu’il dirigeait d’autres sociétés. La maison a alors été représentée par des dirigeants extérieurs, à commencer par Vincent, tandis que le créateur de la technologie restait dans l’atelier et les coulisses, là où le fluide, le verre et les mécanismes réclamaient son attention.
Cette organisation a évolué après la recapitalisation de l’entreprise, à laquelle Vouillamoz a participé en réinvestissant. Depuis quelques mois, il a repris une place opérationnelle dans une structure simplifiée et accepte désormais d’être associé directement au visage de HYT. Ce déplacement est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Dans l’univers des indépendants, le récit d’une montre compte souvent autant que sa fiche technique. Or HYT possède précisément ce que beaucoup de marques cherchent à bâtir : une invention identifiable, un fondateur vivant et un chemin semé de difficultés réelles.
Vouillamoz n’enjolive pas le parcours. Il reconnaît une trajectoire mouvementée et place désormais la confiance parmi les priorités de la maison, avec la fiabilité, le rapport personnel aux collectionneurs et le respect de ceux qui ont suivi la marque. Cette volonté de transparence contraste avec une partie de l’industrie, qu’il regarde avec une certaine distance.
Après la spéculation, la preuve par l’objet
Son diagnostic est frontal. Le monde horloger a longtemps été nourri par une clientèle de banque privée habituée à considérer les garde-temps parmi d’autres actifs, aux côtés de l’art contemporain ou des automobiles de collection. Les maisons de vente ont donné le ton de certaines envolées tarifaires, tandis que le marché gris a parfois révélé une réalité plus brute que le discours officiel.

Lucien Vouillamoz perçoit toutefois un changement : les acheteurs chercheraient davantage de substance, une histoire technique crédible et une identité qui ne repose pas uniquement sur la rareté mise en scène. Cette évolution pourrait favoriser HYT, à condition que la marque sache transformer son étrangeté en relation durable avec ses clients. Car la singularité, en horlogerie, ne suffit pas. Elle doit s’accompagner d’un objet portable, fiable et désirable hors de la vitrine.
Sur ce point, Vouillamoz met en avant les modèles actuels, qu’il estime bien plus faciles à porter que leur diamètre ne le laisse supposer. Les boîtiers de 45 mm restent présents au poignet sans donner l’impression d’une architecture envahissante. La S1 Titanium DLC Red, avec son affichage fluidique rouge, ou la S1 Titanium Orange Millésime Edition incarnent cette recherche d’un langage plus sportif et plus direct. Au dos de la S1 Titanium Orange, les soufflets du module fluidique rappellent que le temps n’est pas ici une abstraction graphique : il est physiquement poussé, déplacé et ramené dans son circuit.
La mécanique n’a pas disparu
Le liquide n’a jamais signifié l’abandon de la grande mécanique. HYT s’est entourée de spécialistes pour faire dialoguer les deux mondes. Eric Coudray a conçu le système à cames multiples qui anime les T1 et S1, et a participé au développement du tourbillon conique de la marque. La Conical Tourbillon Midnight Blue condense cette ambition : faire entrer une complication de haute horlogerie dans une esthétique où le fluide reste le protagoniste.
Renaud & Papi a également contribué à la H2. Ces collaborations dessinent une facette essentielle du projet HYT : le liquide n’est pas un effet décoratif ajouté à une montre existante, mais une contrainte qui oblige à repenser la mécanique elle-même. Les équipes de l’atelier y mettent une part de travail manuel décisive. Chaque module réclame une précision qui relève autant de l’assemblage que de la science des matériaux.
Pour autant, Lucien Vouillamoz refuse de présenter HYT comme une réussite achevée. Son ambition initiale était plus large : voir naître dans l’industrie une véritable catégorie de complications fondées sur les liquides. Cela ne s’est pas produit. HYT demeure une proposition isolée, et c’est peut-être là sa force autant que sa limite.
Le temps comme matière à modeler
La feuille de route annoncée commence par des impératifs concrets : livrer la collection actuelle dans les délais et développer le programme de tourbillons sur mesure. Plus loin, l’horizon s’étire sur environ dix ans. Il est question d’autres manières de représenter le temps antérieures à la mécanique, telles que le sablier ou le cadran solaire, sous une formule qui associe temps, moulage, matière et lumière.
Rien ne garantit que ces pistes deviendront des montres, ni sous quelle forme. Mais elles prolongent avec cohérence le premier geste de HYT : considérer l’heure non comme une information à afficher, mais comme un phénomène à rendre visible. Dans le capillaire d’une S1, le liquide avance déjà avec une lenteur presque théâtrale. C’est une prouesse technique, certes, mais aussi une réponse très concrète à la question fondatrice : puisqu’un téléphone indique l’heure mieux qu’une montre, autant faire de la montre un objet que le téléphone ne saura jamais devenir.


