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Ajouter Texture à GoogleUn fichier Excel, un échange d’e-mails, des informations conservées dans un espace documentaire que les autres services ne consultent pas : pour la mode, la transparence commence dans ces coulisses peu spectaculaires. Le passeport numérique de produit oblige à regarder ce qui relie réellement une maison à ses fournisseurs. Avant de raconter davantage le produit, encore faut-il savoir où se trouvent les données qui le décrivent, qui en répond et quelle confiance leur accorder. Pour le luxe, le sujet mérite mieux qu’un traitement purement informatique : il engage la capacité à faire correspondre le discours sur le produit avec une connaissance documentée de sa fabrication.
Le premier chantier se cache dans les fichiers
Les marques italiennes interrogées par Osapiens n’en sont généralement pas encore à commander leur passeport numérique. Elles cherchent d’abord à comprendre ce qui leur sera demandé, à quelle échéance et à partir de quelles informations. Ce constat émane d’un fournisseur de solutions de conformité, donc d’un acteur commercial du dossier, mais il éclaire le décalage entre la visibilité du sujet et son avancement opérationnel. Selon l’entreprise, les expérimentations se multiplient tout en restant peu nombreuses.
Une partie croissante des sociétés rencontrées commence néanmoins à examiner ses ressources. Les groupes les plus structurés, notamment dans le luxe, cartographient leurs données de filière et évaluent leur degré de préparation. Ce travail préalable a peu à voir avec la présentation finale d’un passeport. Il consiste à établir un inventaire critique : les informations existent-elles déjà ? Sont-elles accessibles ? Leur détenteur est-il clairement identifié ? Et surtout, sont-elles suffisamment fiables pour servir de fondement à une obligation réglementaire ?
Giuseppe Dimaria, directeur régional Europe du Sud d’Osapiens, désigne deux difficultés très concrètes : une chaîne d’approvisionnement fragmentée et des données dispersées dans des outils qui ne communiquent pas entre eux. Le problème n’est donc pas seulement d’obtenir de nouvelles informations. Il faut aussi rendre exploitables celles qui circulent déjà. Ajouter un outil sans régler cette dispersion risquerait de déplacer le désordre plutôt que de le résoudre.
Qui doit tenir les commandes ?
Cette question documentaire conduit vite à une question de pouvoir dans l’entreprise. À qui confier le Digital Product Passport, ou DPP ? Le ranger dans le périmètre du développement durable paraît logique, mais ne garantit pas l’accès aux données des achats. Le confier uniquement aux équipes chargées de la chaîne d’approvisionnement laisse de côté une partie des exigences de conformité. Quant à une direction exclusivement informatique, elle risque de privilégier la solution technique au détriment des usages attendus par les métiers.
L’organisation préconisée par Dimaria repose sur un soutien au plus haut niveau et sur une équipe réunissant plusieurs fonctions. La chaîne d’approvisionnement et le développement durable en assureraient le pilotage, avec une participation étroite du marketing produit. Cette répartition dit quelque chose du chantier : le passeport doit être construit avec ceux qui collectent les informations, ceux qui en apprécient la portée réglementaire et ceux qui devront les utiliser pour parler du produit.
La gouvernance des données n’a ici rien d’un vocabulaire de consultant plaqué sur la mode. Elle désigne un accord à construire entre services sur les informations retenues et leur gestion. Un fichier disponible ne constitue pas, à lui seul, une base commune. Pour que plusieurs fonctions puissent travailler à partir des mêmes éléments, elles doivent partager un cadre, au lieu de maintenir chacune leur propre lecture du produit.
Un calendrier à lire sans précipitation
Il faut toutefois distinguer ce chantier d’organisation des obligations effectivement arrêtées. Le passeport numérique de produit a été introduit par le règlement européen ESPR, consacré à l’écoconception des produits durables. Pour le textile, les exigences contraignantes dépendront d’un acte délégué spécifique de la Commission européenne. Le cadre existe ; les prescriptions sectorielles restent à préciser.

D’après les informations dont dispose Osapiens, rapportées par Giuseppe Dimaria, cet acte pourrait être adopté vers la fin de 2027, avec une application obligatoire à partir de 2028. Ces dates demeurent susceptibles d’évoluer. Elles doivent donc être comprises comme une perspective de travail communiquée par l’entreprise, et non comme un calendrier textile définitivement fixé. La nuance compte pour les marques qui cherchent à programmer leurs investissements.
Une échéance ferme concerne en revanche les batteries. À compter du 18 février 2027, le passeport sera obligatoire pour celles des véhicules électriques et des moyens de transport légers, ainsi que pour les batteries industrielles de plus de 2 kWh mises sur le marché de l’Union européenne. Ce jalon ne vaut pas pour la mode. Il montre cependant que, derrière une même notion de passeport, les secteurs suivent des trajectoires réglementaires distinctes.
Attendre le texte, ou préparer le terrain ?
L’incertitude juridique ne justifie pas nécessairement l’immobilité. Recueillir des données auprès des fournisseurs peut prendre plusieurs mois, parfois des années, souligne Dimaria. À ce délai s’ajoute le temps nécessaire pour bâtir un modèle partagé entre les fonctions de l’entreprise. Une date d’application encore mouvante n’efface pas cette durée de préparation ; elle rend simplement plus délicat le choix du moment où engager les travaux.
La distinction utile se situe entre anticiper des prescriptions inconnues et examiner ce que l’on possède déjà. Osapiens défend la seconde démarche : identifier les informations disponibles, leur localisation et leur fiabilité, puis les rapprocher des obligations en vigueur. Le DPP s’inscrit en effet dans un ensemble réglementaire plus large. Certaines données peuvent servir à plusieurs exigences, ce qui invite à éviter un projet isolé, conçu pour un seul usage.
Cette approche correspond au positionnement du prestataire. Né dans la conformité réglementaire, Osapiens a progressivement étendu son offre au passeport numérique. L’entreprise déclare compter 100 clients en Italie et plus de 2 500 dans le monde, dans des activités allant de l’automobile à l’alimentation, mais aussi dans la mode et la distribution. Ces chiffres décrivent son implantation commerciale, pas le nombre de passeports déjà déployés dans le textile.
La valeur ne se décrète pas dans un logiciel
Pour les maisons, l’enjeu est aussi d’éviter que le DPP reste une dépense subie, administrée à distance de la stratégie. Dimaria y voit un possible levier économique, à condition de l’intégrer aux choix de l’entreprise. La promesse mérite de rester au conditionnel : disposer de données mieux organisées ne produit pas automatiquement un avantage concurrentiel. Encore faut-il déterminer comment elles seront mobilisées et ce qu’elles permettront d’expliquer.
Les premiers travaux ont d’ailleurs révélé, selon lui, les limites d’une réponse fondée sur la seule numérisation. Le marketing et la promotion doivent également être travaillés. Pour le luxe, c’est un point sensible : la documentation du produit et sa mise en récit ne relèvent pas du même exercice, mais elles ne peuvent être pensées séparément. L’implication du marketing produit dès la préparation évite de lui transmettre, en bout de chaîne, un dispositif déjà figé.
Ces arbitrages seront au programme du webinaire DPP Revolution, annoncé en italien le 21 octobre, de 11 h 30 à 13 heures. L’avocate Olivia Bosaz, du Studio Legale Bosaz, interviendra sur le cadre juridique et la gouvernance des données ; Capgemini abordera la transformation de l’entreprise, tandis qu’Osapiens traitera le lien avec la conformité produit. Destiné aux différentes fonctions concernées, le rendez-vous promet des exemples et des indications opérationnelles. De quoi ramener la discussion à son échelle la plus utile : un fournisseur à contacter, une donnée à vérifier, une responsabilité à attribuer.


