Le Danieli largue les amarres : une nouvelle ère au fil de l’eau pour l’icône vénitienne

Hotel Danieli Venice Pierre-Yves Rochon renovation interior 2026
Photo © WWD — via https://wwd.com/home-design/interior-design/danieli-venezia-four-seasons-hotel-opening-summer-2026-1239073402/

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À Venise, la logistique confine souvent à l’épopée. Imaginez une grue flottante, tanguant doucement sur les remous de la lagune, déchargeant avec une précision de métronome des sommiers, des conduits de climatisation et des fauteuils fraîchement retapissés par les fenêtres ogivales de la Riva degli Schiavoni. Ce ballet aquatique, qui a duré trois années, résume à lui seul le défi titanesque qu’a représenté la métamorphose du Danieli. Dans cette ville où le moindre mètre carré est indissociable du mouvement des marées, la rénovation d’une institution de cette envergure ne relève pas seulement de la décoration intérieure, mais de la haute ingénierie navale et d’une patience d’artisan. Chaque pièce du puzzle, du plus petit lustre de Murano au mobilier le plus massif, a dû transiter par les canaux, rappelant que si le palais est immobile, son âme et son fonctionnement dépendent entièrement de l’élément liquide.

La lumière comme fil conducteur

Pierre-Yves Rochon, l’architecte dont le nom est désormais indissociable des adresses les plus prestigieuses de Florence, Paris ou Milan, a abordé ce projet par le sommet. C’est depuis la terrasse panoramique du bâtiment qu’il a trouvé sa boussole chromatique. En observant la transition des bleus profonds de l’Adriatique vers les ors fondus du crépuscule vénitien, il a pris le parti de rompre avec une certaine imagerie passéiste. Le Danieli que l’on connaissait, souvent drapé dans une pénombre baroque et des velours bordeaux un peu lourds, a laissé place à une interprétation plus aérienne de la Sérénissime. L’idée directrice était simple mais radicale : inviter la lagune à l’intérieur des murs. Cette nouvelle grammaire visuelle privilégie la clarté et la fluidité, transformant les espaces autrefois sombres en volumes baignés d’une lumière diffuse, presque irréelle, qui rappelle les toiles de Canaletto.

Cette approche ne renie en rien l’héritage classique, mais elle le dépoussière. Dans les chambres, la palette s’est adoucie pour refléter les teintes changeantes du ciel et de l’eau. On y trouve des satins aux tons pastels, des essences de bois clairs et des nuances de bleu aquatique qui apaisent le regard. Le souci du détail s’appuie sur un réseau d’artisans locaux dont le savoir-faire semble inépuisable. Pour habiller les parois, l’architecte a fait appel à la maison Rubelli, institution vénitienne s’il en est, dont les damas tissés avec une précision séculaire apportent une texture et une profondeur que seul le travail manuel peut offrir. C’est ce dialogue permanent entre l’histoire du lieu et une aspiration contemporaine à la légèreté qui définit le nouveau visage de l’établissement.

Danieli Venice floating crane Riva degli Schiavoni 2026
Photo © BBC — via https://www.bbc.com/news/videos/cly5l1yp72wo

Le réveil d’un palais dogal

L’histoire du Danieli s’enracine dans le Palazzo Dandolo, une merveille gothique achevée à la fin du XVe siècle pour une famille ayant donné plusieurs doges à la République. Ce n’est qu’en 1822 que Giuseppe Dal Niel, un entrepreneur visionnaire, transforme cette demeure seigneuriale en ce qui deviendra l’un des premiers grands hôtels de la cité. Le nom même du lieu est une déformation locale de son patronyme. Au fil du temps, l’hôtel s’est agrandi en absorbant deux palais voisins datant des XIXe et XXe siècles, créant un ensemble architectural complexe à deux pas du Palais des Doges. Son livre d’or est un catalogue de la culture européenne : Byron, Goethe, Proust, puis plus tard la fascination hollywoodienne avec Greta Garbo et Grace Kelly y ont laissé leurs empreintes. Pourtant, au moment où la gestion a été confiée au groupe Four Seasons, le lustre de la « grande dame » commençait à se ternir.

Redonner vie à ce monument sans en trahir l’esprit a nécessité une immersion totale dans les métiers d’art italiens. En franchissant le seuil aujourd’hui, on est accueilli par un comptoir de conciergerie en bois sombre où s’aligne un mur de clés en laiton, clin d’œil à une hôtellerie de tradition qui refuse la dématérialisation totale. Le lobby s’ouvre sur le Bar Dandolo, un espace majestueux où les plafonds sculptés de quatre-feuilles dorées surplombent des colonnes corinthiennes et des vitraux colorés. Ici, la lumière de la lagune filtre à travers le verre teinté, créant des reflets irisés sur le sol en terrazzo. On y croise encore des doreurs à la feuille, occupés à parfaire les derniers ornements, tandis que les miroirs gravés à l’ancienne des ascenseurs reçoivent leur ultime polissage.

Une gastronomie entre terre et lagune

La transformation la plus spectaculaire se situe peut-être au cinquième étage, au sein du restaurant Terrazza Danieli. Christian Zandonella, le directeur général, souhaitait que la salle de restaurant fusionne littéralement avec l’horizon. Exit l’atmosphère pesante d’autrefois ; l’espace est désormais rythmé par de larges miroirs et des fenêtres panoramiques qui cadrent la place Saint-Marc, l’église San Giorgio Maggiore et la Punta della Dogana. La vue s’étend désormais bien au-delà du Grand Canal, englobant la Giudecca et l’étendue sauvage de la lagune. C’est dans ce décor suspendu que le chef Adriano Rausa déploie sa vision culinaire. Originaire de Rome et formé auprès du chef sicilien Ciccio Sultano, il insuffle une énergie méridionale aux classiques vénitiens.

Pierre-Yves Rochon Danieli Murano glass chandelier 2026
Photo © Archilovers — via https://www.archilovers.com/projects/350293/danieli-venezia-a-four-seasons-hotel.html

Le travail de Rausa repose sur une recherche de terrain quasi ethnographique. Pour élaborer sa carte, il a arpenté les trattorias fréquentées par les locaux, cherchant à isoler les saveurs authentiques avant de les réinterpréter. Sa cuisine est un point de rencontre entre les influences historiques de Venise, carrefour des cultures, et les produits des îles environnantes. Les poissons proviennent directement des filets des pêcheurs de la lagune, tandis que les légumes sont sourcés dans les potagers de l’île de Sant’Erasmo. Parmi les plats emblématiques, on découvre une ventrèche de thon façon vénitienne, des tortelli au crabe d’une finesse extrême et un ragoût de fruits de mer de l’Adriatique qui célèbre la générosité des eaux locales.

Vivre Venise par ses eaux

L’ambition de cette nouvelle ère dépasse les limites physiques du bâtiment. Pour Christian Zandonella, séjourner au Danieli doit être une invitation à quitter la terre ferme. L’hôtel développe actuellement sa propre flotte de navires, incluant un « bragozzo » (bateau de pêche traditionnel) restauré, une péniche habitable et une gondole électrique. L’objectif est d’emmener les voyageurs explorer une Venise plus secrète, loin des flux touristiques de Saint-Marc. Les itinéraires proposent désormais des escales sur l’île de Pellestrina, cette fine bande de terre qui sépare la lagune de la haute mer, où l’on peut encore observer les dentellières à l’œuvre dans des villages de pêcheurs restés dans leur jus. D’autres excursions, accompagnées d’écologistes, permettent de découvrir la richesse des « barene », ces marais salants qui abritent un écosystème fragile d’oiseaux et de plantes aquatiques.

Le renouveau du Danieli s’inscrit également dans une dynamique plus large touchant les îles périphériques. À Torcello, le mythique Locanda Cipriani vient de rouvrir après un restyling complet de ses chambres et de son restaurant, confirmant l’attrait pour une Venise plus contemplative. De son côté, la Giudecca continue de cultiver son identité résidentielle et authentique, avec des tables comme Altanella qui attirent une nouvelle génération de visiteurs en quête de sincérité. Pour ceux qui préfèrent le mouvement, l’apprentissage de la « voga alla veneta » (la rame debout) auprès de l’Associazione Remiera Vogaepara sur l’île de Burano offre une immersion physique dans la culture locale.

L’évolution du complexe hôtelier se poursuivra jusqu’en 2027 avec la réouverture du palais Excelsior, un bâtiment de style 1950 qui accueillera des suites avec jardin et portera la capacité totale à 168 clés. Un spa complet et une piscine intérieure — une rareté dans le centre historique — viendront compléter cette offre. Mais au-delà de ces aménagements luxueux, c’est bien le lien indéfectible avec la lagune qui reste le cœur du projet. Que ce soit à travers le vol des faucons utilisés pour éloigner les goélands de la terrasse ou par les reflets changeants sur les murs des suites, le Danieli rappelle que Venise n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle se regarde dans l’eau.