Plongée dans l’antre sensoriel de Cannupa Hanska Luger, entre argile et sons

Cannupa Hanska Luger Kantika di Tera Kueba di Indjan 2026
Photo © kiko ta pasando — via https://kikotapasando.com/2026/09/26/uncommissioned-curacao-ta-sera-su-edishon-den-kueba-di-indjan/

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Sous le ciel de Curaçao, là où le calcaire s’est patiemment sculpté au fil des millénaires, une expérience sensorielle inédite vient bousculer le silence des profondeurs. Dans la grotte de Kueba di Indjan, située à proximité de Tera Kòrá, l’artiste Cannupa Hanska Luger a orchestré une rencontre entre la terre primitive et la création contemporaine. Intitulée Kantika di Tera (Land Song), cette installation in situ, dévoilée le samedi 26 septembre 2026, transforme une cavité géologique en un instrument de musique monumental et éphémère. En suspendant des sifflets d’argile aux parois millénaires, l’artiste ne se contente pas d’occuper l’espace ; il réveille une mémoire sonore enfouie, portée par le souffle et le temps.

Le sanctuaire de calcaire de Kueba di Indjan

Le cadre choisi pour cette œuvre n’est pas un simple décor, mais un acteur à part entière de la composition. La grotte de Kueba di Indjan est une formation calcaire dont l’origine est estimée à près de cinq millions d’années. Ce labyrinthe minéral, orné de stalactites et de stalagmites, est célèbre pour son puits de lumière zénithal qui, à certaines heures, projette un faisceau solaire pur jusqu’au sol de la caverne. Au-delà de ses caractéristiques géologiques, le lieu est imprégné d’une aura mystique. Les légendes locales le désignent souvent sous le nom de Kueba di Brua, ou « grotte des sorcières » en papiamento, évoquant d’anciens rituels et des pratiques de sorcellerie attribués aux populations indigènes de l’île. C’est dans cet interstice entre science géologique et folklore oral que Cannupa Hanska Luger a choisi d’implanter son projet.

Le choix de Cannupa Hanska Luger pour investir ce site ne doit rien au hasard. Né en 1979 sur la réserve de Standing Rock, ce citoyen des Trois Tribus Affiliées de la réserve de Fort Berthold (Mandan, Hidatsa et Arikara), d’ascendance lakota, mène depuis des années une réflexion profonde sur la relation entre le corps, la terre et l’objet. Basé au Nouveau-Mexique, Luger explore ici une nouvelle itération de ses recherches sur le sifflet globulaire ancestral, une technologie céramique universelle qu’il avait déjà commencé à sonder à travers sa série VOLUME.

L’argile et la fibre : une matérialité en transition

L’œuvre Kantika di Tera repose sur une dualité matérielle stricte : la terre et la fibre végétale. Pour suspendre les instruments au centre de la cavité, juste sous l’ouverture lumineuse, Luger a utilisé des cordages tressés à la main. Ces liens ont été réalisés à partir de fibres recyclées de troncs de bananiers, traitées par la structure locale Farm to Crafts. Ces fibres naturelles s’intègrent visuellement aux lianes qui descendent naturellement de la voûte, brouillant la limite entre l’intervention humaine et la croissance organique.

Au bout de ces cordes se trouvent les sifflets, des objets de terre modelés selon des techniques précolombiennes. La démarche de Luger s’inscrit dans une logique de respect absolu du cycle naturel : les sifflets sont faits d’argile crue, c’est-à-dire non cuite. Ce choix technique rend l’installation intrinsèquement éphémère. Sous l’effet de l’humidité ambiante de la grotte, la terre se désagrégera progressivement, retournant à l’état de poussière ou de boue pour réintégrer le sol géologique de la caverne. L’approvisionnement en matériaux souligne également ce lien au territoire. Si une partie de l’argile utilisée pour les ateliers communautaires provenait du commerce (la terre locale étant parfois trop saturée en sel pour un modelage immédiat), Luger a tenu à prélever de l’argile à proximité des sites de peintures rupestres de Curaçao. Cette terre, chargée de pigments et d’histoire, a été purifiée et intégrée à l’installation finale, créant un pont direct entre l’art pariétal ancien et la sculpture vivante.

Une symphonie communautaire et biotique

Le projet Kantika di Tera s’inscrit dans la seconde édition d’Uncommissioned: Curaçao, une initiative d’art public expérimental portée par la fondation locale SKOR Kòrsou et la plateforme Novo Collective de Los Angeles. Sous le commissariat de Sebastian Montoya-Betancur, Jerry Guo et Chuman Zhang, cette manifestation bénéficie du soutien du Mondriaan Fonds et du Caribbean Culture Fund. L’aspect participatif est au cœur de la démarche : durant la semaine précédant l’inauguration, Cannupa Hanska Luger a animé trois ateliers ouverts à la population locale pour façonner collectivement les sifflets suspendus aujourd’hui dans la grotte.

L’activation de l’installation, le 26 septembre 2026, a marqué un moment de grâce acoustique. C’est le fils de l’artiste qui a inauguré la performance sonore, jouant un morceau ambiant composé spécifiquement pour dialoguer avec l’acoustique singulière de Kueba di Indjan. Le son, produit par le souffle humain dans les globes d’argile, s’est propagé dans les replis du calcaire, créant une résonance qui semble émaner des profondeurs de la terre elle-même. Ce moment de communion a été ponctué par une interaction biotique inattendue : le vol d’une colonie de chauves-souris, habituées des lieux, qui ont traversé l’espace au-dessus du public durant la performance musicale. Cette irruption du sauvage a souligné la nature même du projet : une œuvre qui n’impose pas sa présence, mais qui s’insère dans un écosystème préexistant.

L’accès à cet événement était libre et gratuit, bien que soumis à une réservation préalable en raison de la fragilité du site et de la jauge limitée imposée par la configuration de la grotte. En refusant la pérennité matérielle de ses objets, Luger laisse derrière lui une expérience plutôt qu’une relique. Une fois que les sifflets auront fondu dans l’obscurité humide de la caverne, il ne restera de Kantika di Tera que le souvenir d’un chant évanescent, une mélodie terrestre rendue à son silence originel.