Madeleine Castaing, la décoratrice qui a inventé le chic bohème

Madeleine Castaing interior blue leopard print carpet
Photo © ELLE Decoration UK — via https://www.elledecoration.co.uk/inspiration/living-dining/a68905835/leopard-print-decorating/

Longtemps avant que l’industrie de la décoration ne s’empare de la formule pour la vider de sa substance, une figure germanopratine définissait à elle seule l’essence d’une bohème érudite, un brin décadente et farouchement indépendante. À l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte, derrière une devanture sombre qui semblait défier les modes, opérait Madeleine Castaing. Chevelure coupée au bol maintenue par une jugulaire élastique — qu’elle assumait comme une coquetterie de théâtre —, regard cerclé de noir, elle n’était pas une simple antiquaire. Elle concevait des atmosphères. Alors que le vingtième siècle naissant jurait par l’hygiénisme du Bauhaus, les lignes droites de Mallet-Stevens et la froideur de l’acier tubulaire, elle regardait ailleurs. Vers les boudoirs du dix-neuvième, vers l’excentricité de la Régence anglaise, vers un romantisme empreint de mélancolie.

Son approche tenait moins de l’aménagement d’intérieur que de la mise en scène. Entrer dans sa boutique de Saint-Germain-des-Prés relevait de l’expérience initiatique. Les meubles n’y étaient pas alignés selon une logique marchande, mais mis en situation, éclairés par des lampes en opaline tamisées, au milieu d’effluves de pot-pourri. Si un visiteur lui déplaisait ou semblait incapable de comprendre l’âme d’une bergère Napoléon III, elle balayait sa demande d’un geste de la main, décrétant que l’objet était « déjà vendu ». Cette intransigeance forgeait le mythe. Madeleine Castaing ne vendait pas du mobilier, elle accordait le droit de faire entrer un fragment de son monde chez soi.

L’invention d’une grammaire visuelle

Le style Castaing repose sur des associations qui, sur le papier, frôlent l’hérésie. Elle a réhabilité le style Biedermeier, longtemps jugé lourd ou provincial, et l’a fait dialoguer avec l’acajou anglais et le rotin. Ce goût pour la vannerie tressée, introduite dans les salons mondains à côté de pièces d’antiquité majestueuses, signe cette fameuse nonchalance bohème. On ne cherche plus la perfection muséale, on cherche la vie.

leopard print velvet upholstery on antique curved sofa
Photo © cocochairs — via https://cocochairs.com/products/french-vintage-leopard-print-sofa-with-tufted-velvet-and-curved-arms?srsltid=AU7gw4WFWxDlERRyWzykAfCsFaGsEJf1LegTneRIu7R14BMVMFbGiNXp

Surtout, elle invente une palette. Le bleu Castaing, d’abord. Ce n’est ni un turquoise franc, ni un bleu ciel, mais une teinte aquamarine froide, légèrement rompue de gris, qui évoque les ciels d’orage des peintures néoclassiques. Ce bleu devient sa toile de fond privilégiée. Pour le faire vibrer, elle utilise le noir en ponctuation stricte, souvent par le biais de plinthes sombres ou de cadres laqués. Mais son coup de maître réside dans l’introduction du motif panthère. Bien avant que la mode ne s’en empare jusqu’à l’usure, Madeleine Castaing déroule des moquettes léopard dans les hôtels particuliers. L’animalier vient bousculer la rigueur d’un canapé Empire ou la sagesse d’une tenture à rayures. La rayure, justement, qu’elle décline sur des cotonnades, encadrant souvent des motifs de feuilles d’acanthe ou des guirlandes florales.

L’asile de Lèves et l’ombre de Soutine

Pour comprendre la genèse de ce vocabulaire esthétique, il faut quitter le pavé parisien et rejoindre la région de Chartres, à Lèves. Dans les années 1920, avec son mari Marcellin Castaing, riche propriétaire terrien et fin lettré, elle y acquiert une vaste demeure. Lèves devient son véritable laboratoire d’expérimentation. Les pièces s’y succèdent, chargées de livres, de tapis élimés, de fauteuils profonds où l’on s’enfonce pour refaire le monde. L’esthétique de la ruine, le charme de l’usure y sont cultivés avec une précision maniaque.

Ce lieu est indissociable de leur rôle de mécènes. Les Castaing ont été les protecteurs absolus de Chaïm Soutine. Fuyant la misère de Montparnasse, le peintre expressionniste trouve à Lèves un refuge où il passera de longs étés. Marcellin et Madeleine collectionnent ses toiles avec une ferveur qui confine à l’obsession, devenant ses principaux soutiens matériels et psychologiques. La relation entre la décoratrice et l’artiste est orageuse, passionnelle. Soutine la peint. Le célèbre portrait, aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art de New York, capte son visage inquiet, son regard fiévreux sous la frange sombre. La présence des toiles torturées de Soutine, aux rouges sanglants et aux perspectives déformées, accrochées sur des papiers peints fleuris, définit le contraste fondamental de l’esprit Castaing : la douceur bourgeoise fracturée par l’angoisse de la modernité.

turquoise blue floral wallpaper with vintage opaline glass
Photo © Loren Hope — via https://www.lorenhope.com/blogs/blog/the-allure-of-french-opaline-glass?srsltid=AU7gw4WRCBUVNiKjDQWTZAU6ilzooo3LYU9kJgMA351HJXd-knlIpi6f

La Villa Santo Sospir, le chef-d’œuvre partagé

Si elle refusait le titre de décoratrice, elle acceptait parfois d’intervenir pour quelques intimes. L’une de ses réalisations les plus fascinantes reste la Villa Santo Sospir, sur la presqu’île de Saint-Jean-Cap-Ferrat, propriété de la mondaine Francine Weisweiller. L’histoire a surtout retenu que Jean Cocteau en avait « tatoué » les murs de ses fresques mythologiques lors d’un séjour qui s’éternisa. Pourtant, l’écrin de ces fresques est signé Madeleine Castaing.

Confrontée à la lumière écrasante de la Méditerranée et aux murs déjà saturés par les dessins de Cocteau, elle fait preuve d’une retenue inhabituelle. Elle opte pour du mobilier en bambou et des chaises en fer forgé, impose des tissus rustiques et des nattes de paille. Elle crée un intérieur de vacances pour une élite intellectuelle, loin du faste des palaces de la Côte d’Azur. À Santo Sospir, le chic bohème se fait méditerranéen, spartiate mais infiniment cultivé.

L’héritage d’une insoumise

Disparue en 1992 à l’âge de 98 ans, Madeleine Castaing a traversé le siècle en marge de toutes les conventions. Elle n’a fondé aucune école officielle, pourtant son influence irrigue discrètement le travail des plus grands ensembliers contemporains. Jacques Grange, qui fut un temps son disciple, a souvent raconté comment elle lui avait appris à regarder la beauté d’un objet laid, ou du moins d’un objet que l’époque jugeait comme tel.

Aujourd’hui, l’esthétique Castaing survit au-delà de sa légendaire boutique, dont la fermeture dans les années 2000 marqua la fin d’une époque pour le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Ses motifs textiles, ses velours frappés et ses moquettes vertigineuses continuent d’être tissés par la maison Edmond Petit, préservant la matérialité de son univers. Ses tissus imprimés « Lola Montez » ou « Rayure Castaing » s’immiscent encore dans des intérieurs qui cherchent à fuir la standardisation du luxe contemporain. Mais reproduire le motif ne suffit pas à capturer l’esprit. L’âme de son style résidait dans ce geste instinctif, celui de poser un coussin d’un rouge insolent sur un fauteuil sombre pour réveiller une pièce, avec la même justesse qu’un peintre pose une touche de lumière sur une toile.