Jacqueline de Ribes : voyage au cœur du chic absolu avec la dernière reine du Paris éternel

jacqueline de ribes valentino gown
Photo © Fashionista — via https://fashionista.com/2015/11/jacqueline-de-ribe-costume-institute

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Le 30 décembre 2025, une page de l’histoire du goût français s’est tournée à Tolochenaz, dans le canton de Vaud. Jacqueline de Ribes s’est éteinte à l’âge de 96 ans, laissant derrière elle l’image d’une femme qui ne s’est jamais contentée d’habiter le monde, mais qui l’a sculpté à sa propre mesure. Née Jacqueline Bonnin de La Bonninière de Beaumont le 14 juillet 1929 dans le 7e arrondissement de Paris, elle a incarné une forme d’absolu esthétique qui lui a valu, de la part du couturier Valentino Garavani, le titre de « dernière reine de Paris ». Cette distinction, loin d’être un simple compliment mondain, soulignait un maintien et une présence qui semblaient appartenir à une lignée en voie de disparition.

Fille du comte Jean de Beaumont, figure du monde des affaires et du sport international, et de Paule de Rivaud de La Raffinière, elle grandit dans un environnement où la rigueur s’allie au faste. Son mariage en février 1948 avec le vicomte Édouard de Ribes — devenu par la suite comte de Ribes, banquier et figure de la Résistance — l’installe au sommet de la hiérarchie sociale parisienne. De cette union naissent deux enfants, Élisabeth en 1949 et Jean en 1952. Pourtant, derrière le titre et les obligations de représentation, Jacqueline de Ribes développe très tôt une vision artistique personnelle, refusant de n’être qu’une silhouette passive dans les salons de l’aristocratie.

Une esthétique de la métamorphose

Son influence sur la mode commence bien avant la création de sa propre griffe. Dès les années 1950, Jacqueline de Ribes se distingue par une pratique singulière : elle intervient directement sur les pièces de haute couture qu’elle commande. Insatisfaite du prêt-à-porter de son rang, elle découpe, restructure et assemble des éléments avec la complicité d’artisans parisiens pour créer des tenues uniques. Cette audace créative culmine lors des grands bals masqués de l’après-guerre. Pour le bal Beistegui en 1951 ou le bal Proust en 1971, elle conçoit ses propres costumes, affirmant un sens dramatique de la mise en scène de soi.

Cette singularité n’échappe pas aux regards les plus aiguisés de son temps. Yves Saint Laurent, son ami proche, la surnomme la « licorne d’ivoire », tandis qu’Emilio Pucci l’appelle affectueusement « Giraffina », en hommage à son long cou et à son port de tête altier. Jean Paul Gaultier verra en elle « l’essence de l’élégance parisienne ». Sa beauté, capturée par les plus grands photographes du XXe siècle — Richard Avedon, Cecil Beaton, Irving Penn ou encore Slim Aarons — traverse les décennies sans jamais paraître datée. Truman Capote lui-même l’inclut dans son cercle restreint de « cygnes », ces femmes dont l’allure et le style de vie définissaient les standards de la haute société internationale.

Jacqueline de Ribes vintage haute couture gown
Photo © The New Yorker — via https://www.newyorker.com/culture/cultural-comment/haute-ticket-jacqueline-de-ribes-at-the-met

En 1956, elle fait son entrée sur l’International Best-Dressed List, avant d’être élue à son Hall of Fame dès 1962. Cette consécration formelle valide une position que peu ont occupée avec autant de constance. En 2010, cette contribution au rayonnement de la France est reconnue officiellement par le président Nicolas Sarkozy, qui lui remet les insignes de Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur.

De la muse à la créatrice

C’est en 1982 que Jacqueline de Ribes décide de transformer son intuition personnelle en une entreprise structurée. Elle fonde sa maison de prêt-à-porter haut de gamme, une initiative rare pour une femme de son milieu à cette époque. Bénéficiant du soutien public d’Yves Saint Laurent, elle présente sa première collection officielle en 1983, simultanément à Paris et à New York. Le succès est immédiat, porté par une clientèle internationale prestigieuse comprenant Nancy Reagan, Joan Collins, Cher ou encore Raquel Welch.

Ses collections reflètent son propre style : des lignes nettes, une sophistication technique et une compréhension intuitive de ce que les femmes de pouvoir et d’influence souhaitent porter. La marque prospère pendant plus d’une décennie. Toutefois, en 1995, Jacqueline de Ribes choisit de cesser ses activités de couturière. Cette décision est motivée par des raisons de santé, notamment des douleurs dorsales persistantes qui ne lui permettaient plus de maintenir l’exigence de travail nécessaire à la direction d’une maison de mode.

L’engagement pour les arts et le patrimoine

Parallèlement à sa carrière dans la mode, la comtesse a joué un rôle déterminant dans le monde de la culture et des arts vivants. Après la disparition du marquis George de Cuevas en 1961, elle reprend les rênes du Grand Ballet du Marquis de Cuevas. Aux côtés de Raymundo de Larraín, elle assure la direction et le financement de productions ambitieuses, à l’image du ballet Cendrillon de Prokofiev, qui mettait en scène Geraldine Chaplin. Bien que la compagnie soit finalement dissoute pour des raisons budgétaires, son passage à sa tête marque une période de mécénat actif pour la danse.

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Photo © Natural Diamond Council — via https://www.naturaldiamonds.com/historic-diamonds/jacqueline-de-ribes/

Productrice et administratrice pour le théâtre et la télévision, elle participe également à l’inauguration du Théâtre Juliette Récamier en 1958. Son influence s’étend aux institutions muséales : nommée présidente d’honneur de la Société des Amis du Musée d’Orsay en 2013, elle a œuvré pour la préservation et le rayonnement des collections nationales. Une part importante de sa propre garde-robe, documentant l’évolution de la couture sur un demi-siècle, a été transmise ou promise au Palais Galliera, le musée de la Mode de la Ville de Paris.

Cette dimension patrimoniale a été consacrée par l’exposition Jacqueline de Ribes: The Art of Style, organisée entre novembre 2015 et février 2016 au Anna Wintour Costume Center du The Metropolitan Museum of Art de New York. Sous le commissariat d’Harold Koda, l’exposition présentait une soixantaine d’ensembles de haute couture et de créations personnelles, illustrant comment une femme avait réussi à transformer le vêtement en une forme d’expression artistique autonome. Quelques années auparavant, en 1999, Jean Paul Gaultier lui avait déjà rendu un hommage appuyé en dédiant sa collection haute couture printemps-été, intitulée « Divine Jacqueline », à sa silhouette emblématique.

La dispersion d’un univers

En décembre 2019, la vente aux enchères intitulée « La Collection Ribes » chez Sotheby’s à Paris a offert un aperçu de l’environnement intime dans lequel elle évoluait. La dispersion du mobilier du XVIIIe siècle, des tableaux de maîtres anciens, des manuscrits précieux et des livres rares provenant de son hôtel particulier parisien a attiré l’attention des plus grandes institutions. À cette occasion, le Musée du Louvre et le Domaine national de Versailles ont exercé leur droit de préemption sur plusieurs pièces majeures, assurant ainsi leur maintien dans les collections publiques françaises.

Jacqueline de Ribes sera inhumée au cimetière de Passy, dans le 16e arrondissement de Paris. Sa disparition marque la fin d’une époque où l’élégance n’était pas seulement une question de vêtements, mais une discipline de vie globale, mêlant la création pure, le soutien aux artistes et le respect scrupuleux d’un patrimoine culturel. Elle laisse le souvenir d’une femme qui a su naviguer entre les traditions les plus strictes et une modernité créative assumée, sans jamais renoncer à sa liberté d’interprétation.