De la sculpture au récit de guerre : la sélection percutante du Deutsche Börse Prize

Deutsche Börse Photography Foundation Prize 2027 The Photographers' Gallery
Photo © Artsy — via https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-deutsche-borse-photography-foundation-prize-2027-announces-nominees

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Le prestigieux Deutsche Börse Photography Foundation Prize s’apprête à marquer une étape historique. Pour sa trentième édition en 2027 — célébrant trois décennies depuis la première remise du prix en 1997 — l’institution londonienne The Photographers’ Gallery et la Deutsche Börse Photography Foundation ont dévoilé les noms des quatre artistes en lice. Hoda Afshar, Lotus L. Kang, Sasha Kurmaz et Salvatore Vitale concourent pour la dotation de 30 000 livres sterling (environ 35 500 euros), tandis que chacun des trois autres finalistes recevra 5 000 livres sterling (environ 5 900 euros).

Le jury de cette année, présidé par Shoair Mavlian et composé de figures telles que Damarice Amao (Centre Pompidou) ou l’artiste Laia Abril, a sélectionné des projets qui bousculent les frontières du médium. Qu’il s’agisse de sculptures photosensibles évolutives, de journaux de guerre volumineux ou d’enquêtes sur l’invisibilité des travailleurs du clic, la sélection 2027 témoigne d’une photographie qui ne se contente plus de capturer le réel, mais qui l’interroge par la matière et l’installation.

Hoda Afshar : l’archive coloniale passée au miroir

L’artiste d’origine iranienne Hoda Afshar, installée à Melbourne, a marqué les esprits avec son exposition monographique Performing the Invisible. Présentée au Musée du Quai Branly – Jacques Chirac à Paris entre septembre 2025 et janvier 2026 (bien que certaines communications aient pu évoquer un lancement plus tardif en décembre), cette proposition s’articule autour d’une installation majeure intitulée The Fold.

Afshar y revisite les archives photographiques coloniales françaises, et plus précisément les portraits de femmes voilées réalisés au Maroc entre 1918 et 1919 par le psychiatre Gaëtan Gatian de Clérambault. À travers un dispositif mêlant tirages, miroirs, dessins, vidéos et paysages sonores, l’artiste déconstruit le regard médical et colonial. Ce travail dialogue avec sa série Speak the Wind, créant une tension entre ce qui est montré, ce qui est caché et la mémoire des corps ainsi capturés par l’objectif historique.

Lotus L. Kang photosensitive film sculpture 2027
Photo © Hyperallergic — via https://hyperallergic.com/lotus-l-kang-hopeful-doom-scrolling-52-walker/

Lotus L. Kang : la photographie comme organisme vivant

À Venise, lors de la 61e Biennale en 2026, l’installation de Lotus L. Kang au Pavillon Bulgari a redéfini le concept de tirage photographique. Intitulée The face of desire is loss, l’œuvre se présente comme un environnement immersif où de longues bandes de film photosensible non fixées, surnommées « skins », sont suspendues à des structures métalliques. Ces peaux de pellicule ne sont pas figées : elles réagissent en temps réel à la lumière de la salle et à l’humidité ambiante, changeant de couleur et de texture tout au long de l’exposition.

L’artiste, née à Toronto et basée à New York, mêle ces surfaces réactives à des sculptures et à des objets symboliques, comme quarante-neuf flacons appelés « spirit bottles ». Chez Kang, la photographie devient une sculpture organique, une preuve matérielle de l’impermanence et du passage du temps, loin de la reproduction technique traditionnelle.

Sasha Kurmaz : le poids du quotidien en temps de guerre

Le projet de Sasha Kurmaz se distingue par sa densité physique et émotionnelle. L’artiste basé à Kyiv a produit Red Horse, un ouvrage colossal d’environ 800 pages publié par les Éditions Images Vevey en novembre 2025. Ce livre, dont la conception graphique a été confiée à Nicolas Polli, constitue un journal visuel exhaustif de la vie en Ukraine depuis l’invasion russe de février 2022.

Loin des images de presse conventionnelles, Kurmaz assemble des photographies documentaires, des collages réalisés à la main, des notes personnelles et des matériaux éphémères glanés dans l’espace public. Ce recueil monumental fonctionne comme une archive brute et intime, documentant la manière dont la violence transforme le quotidien, le langage et le paysage urbain sur une période de trois ans.

Sasha Kurmaz war diary photography installation 2027
Photo © theartnewspaper.com — via https://www.theartnewspaper.com/2026/10/29/photography-as-sculpture-and-an-800-page-photobook-on-the-russia-ukraine-war-deutsche-borse-prize-nominees-announced

Salvatore Vitale : saboter l’algorithme

Salvatore Vitale, artiste d’origine italienne établi en Suisse, propose avec SABOTAGE une enquête multimédia sur les rouages les plus opaques de notre économie numérique. L’exposition, accueillie par Photo Elysée à Lausanne en 2026, explore la « gig economy » et les plateformes de micro-tâches, notamment à travers des recherches menées en Afrique du Sud.

Intégrant sa série Death by GPS, Vitale utilise la photographie et la vidéo pour rendre visibles les travailleurs de l’ombre qui alimentent l’intelligence artificielle et la surveillance automatisée. Son travail ne se limite pas au constat ; il documente également les formes de résistance algorithmique et les actes de sabotage de ces nouveaux prolétaires du numérique. On notera, pour les registres biographiques, une incertitude persistante sur son année de naissance, certaines sources institutionnelles citant 1984 alors que le consensus s’établit généralement autour de 1986.

Un calendrier européen pour la création contemporaine

L’annonce de ces finalistes marque le début d’un parcours d’expositions qui permettra au public de découvrir ces œuvres majeures. Les quatre projets seront réunis à The Photographers’ Gallery à Londres du 10 mars au 6 juin 2027. L’exposition voyagera ensuite vers le siège de la Deutsche Börse Photography Foundation à Eschborn, près de Francfort, où elle sera présentée du 19 juin au 26 septembre 2027.

Le nom du lauréat ou de la lauréate sera révélé lors d’une cérémonie officielle le jeudi 29 avril 2027. Ce prix, devenu une référence mondiale depuis son partenariat initié en 2005 avec la Deutsche Börse, continue de récompenser des artistes vivants dont les publications ou expositions en Europe ont apporté une contribution significative au langage photographique au cours de l’année écoulée. La diversité des approches de cette édition — du livre-archive à l’installation sculpturale — souligne la vitalité d’une discipline qui n’en finit pas de déborder de son propre cadre.