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Ajouter Texture à GoogleDans l’immensité architecturale du Musée Guggenheim Bilbao, une salle se dérobe aux regards pour ne s’offrir qu’aux oreilles. Sir Steve McQueen, artiste plasticien et cinéaste dont la carrière oscille entre la consécration du Turner Prize et celle d’un Oscar, y déploie une œuvre radicale. Baptisée « 66–76–26 », cette installation se déleste de tout artifice visuel — ni écran, ni photographie, ni projection — pour explorer la puissance sculpturale de la voix. Dans une pénombre presque totale, seulement troublée par une lueur ténue, le visiteur s’immerge dans un face-à-face sonore où deux légendes de la musique, Nina Simone et David Bowie, semblent se répondre à travers les décennies.
L’architecture d’un duo imaginaire
Le dispositif scénographique de Steve McQueen repose sur une épure absolue. L’espace est traversé par deux faisceaux vocaux spatialement distincts, émanant de chaque côté de la pièce. L’artiste a opéré un travail de dépouillement chirurgical sur les enregistrements originaux : les instrumentations ont été totalement gommées pour ne laisser subsister que les pistes a cappella. Ce dialogue vocal, qui dure environ onze minutes en continu, crée une tension palpable dans le vide de la salle. Le spectateur ne regarde plus, il habite le son.
Au cœur de cette expérience se trouve une chanson unique : « Wild Is the Wind ». Composée en 1957 par Dimitri Tiomkin avec des paroles de Ned Washington, elle fut initialement créée pour le film homonyme de George Cukor et interprétée par Johnny Mathis. McQueen s’empare de deux relectures qui ont marqué l’histoire : celle de Nina Simone, enregistrée en 1966, et celle de David Bowie, parue en 1976 sur l’album « Station to Station ». En isolant ces voix, l’artiste révèle les souffles, les inflexions et la fragilité de ces deux interprètes, les réunissant dans une rencontre qui n’a jamais eu lieu de leur vivant.
Une chronologie émotionnelle : 66–76–26
Le titre de l’œuvre fonctionne comme une équation temporelle. « 66 » renvoie à l’année de l’enregistrement de Simone, « 76 » à celle de Bowie, et « 26 » marque l’année 2026, date de la création et de la présentation de l’installation à Bilbao. Ce triptyque temporel souligne la persistance d’une œuvre d’art à travers les âges et sa capacité à se réinventer selon le contexte de son écoute. Pour Steve McQueen, le rapport à ce morceau est ancien et personnel. S’il a découvert la version de Bowie au milieu des années 1990 avant de connaître celle de Nina Simone, il avait déjà intégré ce thème dans la trame sonore de son film « Les Veuves » (Widows) en 2018.

Cette installation ne se contente pas de diffuser de la musique ; elle interroge la mémoire collective et la présence physique de l’absence. Le choix du 9 octobre 2026 pour le vernissage n’est pas anodin, puisqu’il coïncide avec le 57ᵉ anniversaire de l’artiste britannique. Sous la direction de la commissaire Lekha Hileman Waitoller, l’exposition bénéficie du soutien de la compagnie d’assurance Occident, ancrant cette proposition artistique exigeante dans le calendrier culturel international de la saison.
Résonances entre art, mode et design
Avant son inauguration au Guggenheim, l’essence sonore de ce montage vocal avait déjà trouvé un écho inattendu sur les podiums. La bande sonore de ce dialogue entre Simone et Bowie a en effet rythmé le défilé Bottega Veneta pour la collection Printemps/Été 2026, sous la direction créative de Louise Trotter. Cette circulation de l’œuvre, du monde de la mode vers l’institution muséale, témoigne de la porosité des disciplines et de l’impact immédiat de la vision de McQueen sur l’esthétique contemporaine.
Pour accompagner l’exposition, un catalogue spécifique a été conçu par Steve McQueen lui-même, en collaboration avec la designer néerlandaise Irma Boom, figure majeure de l’édition d’art. Cet ouvrage, proposé au prix de 48,00 € sur la boutique officielle du musée, contient notamment un entretien approfondi entre l’artiste et Lekha Hileman Waitoller. Il permet de prolonger par l’écrit et le graphisme une expérience qui, par définition, s’évapore une fois la porte de la salle refermée.
L’installation « 66–76–26 » reste accessible au public jusqu’à la mi-février 2027, offrant une parenthèse de recueillement et de pureté acoustique au sein du tumulte muséal. Dans ce face-à-face entre 1966 et 1976, Steve McQueen ne livre pas seulement une œuvre sur la musique, mais une réflexion sur la trace que laissent les voix une fois que le vent a cessé de souffler.


