De l’écrin à l’objet : ces créateurs de bijoux qui sculptent désormais nos intérieurs

USM Bernard James The Process of Living collection 2026
Photo © Highsnobiety — via https://www.highsnobiety.com/p/usm-bernard-james-interview/

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À l’automne 2022, un panneau de verre se brise pendant l’installation d’une boutique éphémère à SoHo. L’incident est banal et la réparation urgente. Le joaillier Bernard James, maison new-yorkaise de haute joaillerie née à Brooklyn, file au showroom du fabricant suisse USM pour trouver une pièce de rechange. Il en ressort avec son panneau et une conversation entamée. Quatre ans plus tard, cette conversation a produit une collection d’objets pour la maison, un établi de joaillier en tubes d’acier et un coffre-fort monumental exposé dans le vaisseau amiral new-yorkais de la marque suisse. Le cas n’est pas isolé : de Londres à Los Angeles, plusieurs créateurs de bijoux sont passés à une autre échelle, celle de la table, de la lampe ou du vase.

Le système Haller rapporté à la taille d’un bijou

USM est connu pour une idée de mobilier plus que pour un meuble en particulier. Son système tubulaire Haller assemble des tubes chromés et des panneaux d’acier laqué par l’intermédiaire de rotules sphériques, et permet de composer, défaire et recomposer bureaux, rangements et étagères. La rigueur de cette grammaire industrielle a quelque chose qui parle aux joailliers, habitués à travailler l’assemblage et la tolérance au dixième de millimètre.

La capsule née de cette rencontre s’intitule « The Process of Living – Goods for the Home ». Présentée fin 2023, elle est commercialisée depuis mars 2024 et se limite à trois familles d’objets. Le choix est délibérément restreint : on y retrouve les gestes quotidiens d’une personne qui porte des bijoux, à savoir les ranger, les poser le soir, et faire brûler un bâton d’encens dans la pièce où ils dorment.

La boîte à bijoux modulaire, déclinée en trois formats, reprend la structure USM en acier laqué, en noir classique ou dans un vert olive réservé à une édition limitée. Ses trois tiroirs sont doublés de daim de chevreau traité contre le ternissement, un détail qui s’adresse directement à l’argent et aux métaux sensibles à l’oxydation. Elle ferme avec la serrure quart de tour qui signe le mobilier USM, de sorte qu’un écrin domestique emprunte son verrou à un meuble de bureau.

Le vide-poche, également proposé en trois tailles, part d’une structure en acier chromé USM gainée de cuir véritable, façonné à la main à New York, et posé sur des pieds antichoc. Le porte-encens est l’objet le plus lisible de l’ensemble : une base en verre fumé gris recueille la cendre, et c’est la rotule métallique sphérique du système Haller, sa pièce de jonction caractéristique, qui maintient le bâton. L’élément le plus technique du meuble modulaire devient ici un support pour une tige de quelques millimètres.

Ce que coûte un meuble suisse passé par l’atelier d’un joaillier

Les objets sont fabriqués à la commande, avec un délai indicatif annoncé de quatre à six semaines. Le relevé effectué sur la boutique en ligne en novembre 2026 donne le porte-encens à 590 dollars, soit environ 545 euros, le vide-poche en cuir Small à 650 dollars (environ 600 euros) et le Medium à 790 dollars (environ 730 euros). Les boîtes à bijoux, déclinées en trois tailles, culminent à 5 500 dollars, soit autour de 5 080 euros. Ces conversions sont indicatives : elles reposent sur un taux d’environ 0,92 euro pour un dollar à cette date et ne tiennent compte ni des fluctuations du change ni des taxes d’importation, qui varient selon les pays.

La fourchette de prix ne fait pas tout à fait consensus. Au lancement, la gamme s’étendait de 590 à 5 500 dollars. Un prix d’entrée bien plus bas, de 175 dollars (environ 160 euros), a ensuite circulé, sans qu’on sache à quel objet il correspondrait. Aucun article à ce tarif n’apparaît sur la boutique officielle, où le porte-encens reste la pièce la plus accessible. Ce plancher à 175 dollars serait donc à prendre avec prudence tant qu’aucun produit correspondant n’est publiquement référencé.

L’établi installé dans le showroom

La collaboration a pris une autre dimension avec « In Process », une résidence organisée du 12 septembre au 7 novembre 2026 dans le showroom amiral d’USM à Manhattan, au 28-30 Greene Street. Le lieu se trouve à SoHo, le quartier où le panneau de verre s’était brisé quatre ans plus tôt.

La pièce centrale de cette résidence est un établi. Baptisé « Makers’ Desk », il a été conçu par Bernard James à partir du système Haller et fonctionne comme un véritable poste de travail de joaillier. Sa structure modulaire affiche un dégradé allant du gris au noir, conçu comme un écho au pavage de diamants naturels dégradés qu’utilise la maison. La couleur du meuble emprunte ainsi sa logique à la sertissure : la nuance glisse d’un élément à l’autre comme d’une pierre à la suivante.

À côté, « The Vault », un coffre monumental réalisé par USM, accueille les pièces de haute joaillerie terminées. Le dispositif rend visible ce que l’atelier montre rarement, c’est-à-dire l’endroit où le bijou se fabrique et celui où il est conservé. Il intervertit aussi les rôles habituels. Ce n’est plus le joaillier qui commande un meuble pour présenter ses créations : c’est le fabricant de mobilier qui ouvre son propre espace de vente à une pratique d’atelier.

Un passage que d’autres ont emprunté avant

Le parcours de Lara Bohinc montre que ce glissement peut devenir un second métier. Formée au Royal College of Art, elle a été consultante en joaillerie pour Cartier pendant plus de dix ans et a également travaillé pour Montblanc et Gucci. Sa première incursion dans le mobilier date de 2014, avec Solaris, une table cinétique. Deux ans plus tard, en 2016, elle fonde officiellement Bohinc Studio, consacré au mobilier et aux objets. Sont venues ensuite la collection sculpturale Afternoon Tea en 2021, puis, en novembre 2023, Utopia, une installation publique pour le Miami Design District composée d’assises, de tables et de totems en liège. Avec ce dernier projet, une créatrice formée à l’échelle du poignet travaille désormais à celle de l’espace urbain.

À Londres, Anna Jewsbury a suivi une progression plus graduelle avec Completedworks. Le label de joaillerie, fondé en 2013, s’est étendu aux vases en céramique en 2017. Il a fallu attendre avril 2025 pour voir sa première ligne complète de mobilier, présentée à l’exposition Alcova, installée à la Villa Borsani pendant la Semaine du design de Milan. Elle comprend des tables, des consoles et des tabourets en finitions bronze et argent, c’est-à-dire les métaux de la bijouterie appliqués à des surfaces d’une autre échelle.

Sur la côte Ouest américaine, J. Hannah, maison de Los Angeles, développe des luminaires depuis 2023. La Californienne Sophie Buhai a choisi Paris pour mettre en scène ce dialogue. Au printemps 2025, la Galerie Anne-Sophie Duval a accueilli « Jewelry Objects », une exposition qui associait ses accessoires pour la maison à du mobilier Art déco. Le choix de la galerie est parlant, puisque l’Art déco est une période où la frontière entre arts décoratifs, orfèvrerie et ameublement était particulièrement poreuse.

Deux méthodes distinctes

Ces trajectoires ne suivent pas toutes la même voie. Lara Bohinc et Anna Jewsbury ont construit une signature de designer de mobilier à part entière, avec leurs propres collections et leurs propres matériaux. Sophie Buhai a privilégié la confrontation avec des pièces historiques. Bernard James a pris le chemin inverse : il s’est installé dans le vocabulaire d’un fabricant dont le système existe depuis longtemps et en a modifié l’usage plutôt que la forme. La rotule Haller tient un bâton d’encens, le tiroir d’acier laqué protège l’argent du ternissement, et l’établi reprend en dégradé de gris le pavage d’un bijou.

La méthode a ses contraintes. Le joaillier ne dessine pas de meuble, il travaille avec des pièces qui préexistent, et les prix des objets suivent ceux du mobilier suisse haut de gamme plutôt que ceux de la petite décoration. Elle a aussi un avantage concret. La boîte à bijoux à trois tiroirs s’inscrit dans le même système que les meubles USM qu’un client possède peut-être déjà, et elle se commande comme eux, avec quatre à six semaines d’attente avant la livraison.