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Ajouter Texture à GoogleNew York n’est pas qu’une jungle de verre et d’acier, une grille de béton où l’on s’épuise à battre le pavé. C’est, on l’oublie trop souvent derrière les gratte-ciel de Midtown, un archipel. Avec près de 850 kilomètres de côtes — un linéaire qui dépasse largement ceux de San Francisco, Los Angeles, Miami et Boston réunis —, la métropole entretient un rapport charnel, quoique parfois négligé, avec l’Atlantique. Sur la péninsule de Rockaway, dans le Queens, cette réalité maritime reprend aujourd’hui ses droits de la plus spectaculaire des manières. À Jacob Riis Park, là où les embruns salés giflent les façades Art déco, un colosse endormi se réveille. Le Rockaway Ocean Club vient d’inaugurer sa première phase, marquant le début d’une renaissance à 88 millions de dollars (environ 76 millions d’euros) pour l’historique Jacob Riis Bathhouse.
Le décor, en cette fin d’été, semble se situer à des années-lumière du rythme frénétique de Manhattan. Au Courtyard, l’espace événementiel situé à deux pas de la promenade de bois, l’atmosphère est à la fois décontractée et électrique. On y sert des lobster rolls alors que la musique s’échappe des enceintes, portée par une brise marine qui fait oublier la moiteur de la ville. Pour Ursula Damani, l’une des partenaires fondatrices du projet, l’étonnement est constant : même des New-Yorkais installés depuis les années 1970 ignoraient l’existence de ce joyau de bord de mer. Le site, longtemps resté derrière des palissades, sort d’un demi-siècle de silence. Ce qui fut jadis le terrain de jeu des classes populaires retrouve une fonction, mais sous une forme hybride, adaptée aux exigences de 2026.
Un château de sable en briques et béton
L’histoire de ce bâtiment est celle d’une ambition interrompue. Conçu en 1930 par l’architecte John L. Plock, le Jacob Riis Bathhouse était à l’origine une ode à la démocratisation des loisirs. Ursula Damani le compare volontiers à un « château de sable sur l’océan ». À l’époque de sa splendeur, l’édifice proposait des cabines de change, des douches subventionnées, un solarium et même une piste de danse à ciel ouvert. C’était l’époque où Robert Moses, puissant commissaire aux parcs, multipliait les infrastructures d’envergure pour offrir aux citoyens une échappatoire à la chaleur urbaine. Mais le rêve s’est brisé en 1972. Entre mauvaise gestion et désinvestissement chronique d’une ville alors au bord de la faillite, l’établissement a fermé ses portes. Passé sous le contrôle fédéral du National Park Service, le bâtiment est resté barricadé pendant cinquante ans, faute de budget public pour sa réhabilitation.
Le sauvetage est finalement venu du secteur privé, avec le promoteur CBSK en première ligne. Redonner vie à une telle structure n’a rien eu d’une sinécure. Il aura fallu près d’une décennie pour achever cette première phase, entre les méandres administratifs — Ursula Damani plaisante sur le nombre d’agronymes gouvernementaux qu’elle a dû affronter — et les retards imposés par la pandémie. Le résultat actuel comprend un café sur le boardwalk et ce fameux Courtyard, complétés par une piscine bordée de transats rayés, clin d’œil esthétique aux rivages de l’Italie du Nord. L’année prochaine, le projet montera en puissance avec l’ouverture d’un hôtel de 28 chambres, de quatre points de restauration et d’espaces réservés aux membres au premier étage.
La tension entre privatisation et service public
L’ouverture du Rockaway Ocean Club ne se fait pas sans heurts ni débats. Dans un quartier où les revenus sont modestes, l’arrivée d’un club privé suscite des inquiétudes légitimes. Jacob Riis Park est historiquement surnommé « la plage du peuple », et l’idée même de restreindre une partie de l’accès par un abonnement a provoqué des vagues de critiques en ligne, certains appelant même au boycott. La question de la gentrification plane sur chaque mètre carré de brique restaurée. Pourtant, Ursula Damani et ses équipes se défendent de toute privatisation sauvage. Elle rappelle que le bâtiment a toujours été payant par le passé et souligne une répartition stricte : 60 % du site restera accessible à tous, notamment tout le rez-de-chaussée longeant la promenade. Les 40 % restants sont dévolus aux membres, avec un tarif préférentiel débutant à 1 000 dollars par an pour les résidents locaux.
Sur le terrain, les avis divergent. Lors du lancement, un habitant originaire de Gravesend, à Brooklyn, confie sa crainte de voir l’âme du quartier s’évaporer, tandis qu’un autre se veut optimiste, convaincu que le changement sera bénéfique. Pour Pierre Antoine Dourneau, directeur de l’exploitation et ancien transfuge de Soho House, l’intégration locale est la clé de la survie du club. Il ne se voit pas comme un envahisseur, mais comme un voisin qui doit faire ses preuves. Son ambition va au-delà du luxe balnéaire : il projette d’organiser des cours de natation pour les enfants du quartier et d’installer un marché de producteurs locaux pour pallier l’absence de commerces alimentaires de qualité dans cette zone qu’il qualifie de « désert alimentaire ».
Une ville qui redécouvre ses rivages
Ce projet s’inscrit dans un mouvement plus large de reconquête des eaux new-yorkaises. Pendant des décennies, les rivières et les canaux de la ville ont été traités comme des décharges industrielles ou des exutoires pour les eaux usées. Le canal de Gowanus à Brooklyn reste l’un des sites les plus pollués du pays, et la baignade dans l’Hudson ou l’East River demeure, pour l’heure, interdite. Mais la donne change sous la pression climatique. Avec des étés de plus en plus torrides et des vagues de chaleur prolongées, New York a un besoin vital de « zones de fraîcheur ». Les autorités municipales et étatiques l’ont bien compris, investissant massivement dans les infrastructures balnéaires historiques.
Ainsi, le East Bathhouse de Jones Beach, sur Long Island, a rouvert ses portes après un investissement de 100 millions de dollars. Dans le Bronx, le pavillon d’Orchard Beach a lui aussi bénéficié d’une cure de jouvence à 114 millions de dollars. Même Manhattan tente l’aventure avec le projet +Pool, une piscine flottante filtrante à l’essai près de Pier 35. Dans ce contexte, la renaissance du Jacob Riis Bathhouse est bien plus qu’une opération immobilière de luxe : c’est un retour aux sources pour une ville qui avait tourné le dos à son horizon marin. En prolongeant la saison de la mi-printemps jusqu’au début de l’automne, et en imaginant des événements comme des cueillettes de citrouilles en octobre, le club espère transformer cette pointe de terre en une destination permanente.
Le succès du Rockaway Ocean Club dépendra de sa capacité à maintenir cet équilibre fragile entre exclusivité économique et utilité sociale. Pour l’heure, l’essentiel est peut-être ailleurs : dans cette sensation retrouvée de pouvoir contempler la ligne d’horizon de Manhattan tout en ayant les pieds dans le sable. C’est un rappel nécessaire adressé à huit millions de citadins : New York est, et restera, une ville balnéaire. Une évidence que le projet de Jacob Riis remet enfin au centre de la carte urbaine.


