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Ajouter Texture à GoogleAu cœur du comté du Prince Edward, en Ontario, l’architecture de la peinture s’affranchit des conventions de la perspective pour explorer une question fondamentale : comment bâtir le vide ? Jusqu’au 8 novembre 2026, l’exposition collective « Constructing Space », présentée à l’espace Oeno Gallery, rassemble les œuvres de cinq figures majeures de l’abstraction canadienne. L’enjeu dépasse la simple composition esthétique. Ici, la toile n’est plus une surface plane destinée à recevoir des pigments, mais un terrain de construction où la couleur fait office de matériau porteur. David Cantine, Milly Ristvedt, Charles Robb, Otto Rogers et David Sorensen partagent cette intuition que l’espace pictural n’est pas une donnée préexistante, mais une structure à édifier par le rythme, la texture et la vibration chromatique.
La couleur comme élément structurel
Pour le visiteur qui franchit les portes de la galerie située à Bloomfield, l’expérience commence par une remise en question de la profondeur. Traditionnellement, l’art utilise des systèmes perceptifs — ombres, lignes de fuite, dégradés — pour simuler la distance sur une surface bidimensionnelle. La thèse défendue par ce projet curatorial propose une inversion de ce paradigme. Pour ces cinq peintres, l’abstraction n’est pas une fuite de la structure, mais une manière directe de la bâtir. La couleur n’y est jamais décorative ou illustrative ; elle agit comme un pilier, une force capable de générer sa propre tension et son propre relief optique.
Cette approche architecturale de la peinture transforme l’œuvre en un objet de tension. En manipulant les plans colorés, les artistes parviennent à contourner la planéité naturelle de la toile pour créer une profondeur qui ne doit rien à l’illusionnisme classique, mais tout à l’interaction des teintes entre elles.
De la rigueur du système à la souplesse de la grille
Parmi les langages visuels présentés, celui de David Cantine (né en 1939) se distingue par une radicalité presque obsessionnelle. Depuis plusieurs décennies, l’artiste suit un protocole minimaliste rigoureux dont le point de départ est l’observation de deux pommes et de leurs ombres portées. Cette composition originelle est devenue pour lui une grille d’analyse infinie. En pratiquant la peinture inversée sur plexiglas, Cantine utilise une palette calibrée de sept couleurs. Ce système lui permet d’étudier comment d’infimes variations de teintes transforment radicalement la perception de la profondeur spatiale, transformant un sujet organique en une étude géométrique pure.
Milly Ristvedt (née en 1942) aborde la construction spatiale par le biais de la grille. Cependant, loin d’être un carcan, ce dispositif devient chez elle une structure dynamique et respirante. Ses œuvres se déploient à travers des séquences rythmiques et des intervalles répétés où la couleur saturée finit par effacer la rigidité du tracé initial. L’espace devient alors une expérience immersive où la lumière semble émaner des plans colorés eux-mêmes, créant une sensation de volume qui dépasse le cadre physique de l’œuvre.

Rythme jazz et horizon des Prairies
L’œuvre de Charles Robb (1938–2023), fils du célèbre peintre moderniste Jack Bush, apporte une dimension temporelle à l’exposition. Ancien batteur de jazz professionnel, Robb a transposé les principes de l’improvisation et de la syncope musicale sur la toile. Après avoir exploré le style hard-edge dans les années 1960, il s’est orienté vers une abstraction gestuelle et lyrique. Son geste découpe l’espace par le rythme, créant des compositions où le mouvement semble suspendu. L’annonce de la prise en charge de sa succession par la galerie et la programmation d’une exposition individuelle pour l’année 2027 marquent une étape clé dans la reconnaissance de son apport à la scène canadienne.
À l’opposé de cette énergie pulsatile, les compositions d’Otto Rogers (1935–2019) invitent à une contemplation silencieuse. Inspiré par les étendues horizontales et la lumière singulière des Prairies canadiennes, Rogers bâtit un espace de tension entre le vide et la présence. Ses formes géométriques flottantes sur des plans chromatiques contrastés évoquent une architecture de l’esprit, où la profondeur n’est pas une mesure physique mais une dimension méditative.
L’héritage architectural et la matière
L’approche de David Sorensen (1937–2011) boucle ce dialogue entre art et construction. Formé initialement à l’architecture, Sorensen a conservé de ses études un intérêt marqué pour le cadre bâti. Sa peinture se construit par strates, utilisant de larges champs colorés superposés en couches épaisses et texturées. Ici, la question de l’espace se déplace de l’optique vers le tactile. La profondeur ne résulte plus seulement d’un jeu de couleurs, mais de la matérialité même des surfaces. La toile devient un mur de couleurs où le relief réel des couches de peinture dialogue avec la profondeur illusoire créée par les tons superposés.
Perspectives et marché de l’abstraction canadienne
Au-delà de l’analyse esthétique, cette exposition s’inscrit dans un contexte de redécouverte de ces maîtres de l’abstraction sur le marché de l’art. Bien que les prix des œuvres actuellement présentées à Oeno Gallery ne soient communiqués que sur demande, les performances passées en ventes aux enchères témoignent d’une cote solide. Otto Rogers détient ainsi un record public de 19 903 USD établi en 2021 pour sa toile Blessed is the Spot. De leur côté, Milly Ristvedt et David Sorensen affichent des records respectifs de 11 303 USD et 9 930 USD lors de ventes récentes.
L’événement, dont l’accès est libre, se tient dans les espaces de Bloomfield jusqu’au début du mois de novembre 2026. Il offre une occasion rare d’observer comment cinq trajectoires distinctes convergent vers une même certitude : en peinture, l’espace n’est pas un réceptacle, mais une construction active, un langage qui continue d’évoluer bien après que le dernier pigment a été posé.


