Gavin Newsom : entre politique et passion, son odyssée au cœur du vignoble californien

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Le projet qui allait lancer la vie publique de Gavin Newsom est né à une table du Balboa Cafe, à San Francisco. Ce soir-là, il dînait avec son père, William Newsom, et Pat Kelley, un commerçant en vin de la ville. L’idée d’ouvrir une boutique a pris forme entre la poire et le fromage. Quelques années plus tard, le restaurant lui-même entrait dans le portefeuille du groupe que le jeune homme avait fondé. Entre ces deux moments, un caviste de 24 ans était devenu entrepreneur, puis, presque par accident, élu. Avant d’occuper le siège de gouverneur de Californie, Newsom a appris la politique derrière un comptoir.

Un père, une langue commune

Le vin, chez les Newsom, relevait d’abord de la transmission. Gavin Newsom attribue sa passion à son père, magistrat de cour d’appel, homme parfois distant avec qui les mots ne venaient pas toujours facilement. Les bouteilles ont comblé une partie de ce silence. On ne parlait pas forcément de soi, mais on parlait d’un millésime, d’une origine, d’un goût, et cela suffisait à créer un terrain commun entre un fils et son père.

Ce lien explique aussi pourquoi l’aventure a démarré dans un cercle si proche. Le premier partenaire de poids s’appelait Gordon Getty, ami intime de William Newsom. Héritier du magnat du pétrole J. Paul Getty, mécène et compositeur, il est devenu le principal soutien financier de l’entreprise et en est considéré comme cofondateur.

Fillmore et Greenwich, 1992

En 1992, PlumpJack Wines ouvre ses portes à l’angle de Fillmore Street et de Greenwich Street, entre les quartiers de Marina et de Cow Hollow. Pour lancer l’affaire, Newsom a réuni 174 000 dollars (environ 158 000 euros) auprès de quinze personnes, des proches et des membres de sa famille. La somme reste modeste pour un commerce dans cette partie de San Francisco, et le tour de table ressemble davantage à un repas de famille élargi qu’à une levée de fonds.

L’intention, elle, était nette : démystifier l’achat de vin. Le fondateur voulait effacer l’intimidation que ressentaient beaucoup de jeunes clients face aux étiquettes et aux vendeurs trop sûrs d’eux. La boutique proposait donc une sélection variée, débarrassée du snobisme, sans pour autant basculer dans le bas de gamme. Ce positionnement, accessible sans être bradé, reste la clé de lecture de tout ce qui a suivi.

Balboa Cafe San Francisco mahogany bar counter
Photo © Dim Hour — via https://dimhour.com/san-francisco/v/balboa-cafe/

Falstaff pour enseigne

Le nom de la maison annonçait la couleur. « Plump Jack » est l’un des surnoms de Sir John Falstaff, le chevalier ventripotent d’Henri IV de Shakespeare, tiré d’une réplique de la pièce. Le personnage incarne l’irrévérence, se moque des conventions guindées et aime le vin sans retenue. Difficile de trouver meilleur patron pour une boutique qui voulait dépoussiérer la dégustation. Le choix avait aussi une saveur plus intime : Plump Jack est le titre d’un opéra composé par Gordon Getty. L’enseigne rendait ainsi hommage à la fois au théâtre élisabéthain et à l’associé qui avait rendu l’aventure possible.

De la boutique au vignoble

Trois ans après l’ouverture du magasin, l’affaire passe de la vente à la production. En 1995, le groupe acquiert à Oakville, dans la Napa Valley, un domaine historique remontant à 1881, l’ancienne Mount Eden Winery, et y fonde PlumpJack Estate Winery. Sa surface exacte reste d’ailleurs sujette à débat : les fiches techniques du domaine parlent de 42 acres (environ 17 hectares), tandis que d’autres sources avancent entre 47 et 53 acres, selon les parcelles cadastrales retenues au fil des transactions successives.

Le tournant opérationnel arrive en 1999 avec John Conover, qui rejoint la structure comme associé et directeur général. Sous sa conduite, la production d’Oakville passe de 1 000 caisses à environ 12 500 caisses par an. Le domaine change d’échelle, et le groupe avec lui.

D’autres propriétés suivent. Cade Estate Winery s’installe sur Howell Mountain au début des années 2000 : premières plantations en 2003, établissement du domaine en 2005. Puis, en 2012, Odette Estate Winery, dans le district de Stags Leap, sur 45 acres (environ 18 hectares). Les deux chais sont certifiés LEED Gold pour leur conception environnementale. L’ensemble forme aujourd’hui la PlumpJack Collection.

Le vin a ensuite entraîné la table et l’hôtellerie. Le groupe a racheté le Balboa Cafe, bouclant l’histoire là où elle avait commencé, ouvert le PlumpJack Inn à Olympic Valley, dans la station de Palisades Tahoe, et un second magasin de vins et spiritueux à Noe Valley, à San Francisco. Au fil des années, jusqu’à 23 entités commerciales différentes ont porté la bannière. Après la fermeture de certains commerces et l’abandon de projets hôteliers, on en dénombrait onze actifs principaux en 2025-2026.

La capsule qui fâchait Napa

L’esprit de Falstaff a trouvé son expression la plus concrète dans un détail technique. En 2000, PlumpJack présente à la vente aux enchères de la Napa Valley son Reserve Cabernet Sauvignon 1997 fermé non par un bouchon de liège, mais par une capsule à vis de type Stelvin. Aucun domaine de la vallée n’avait encore osé ce choix sur un vin haut de gamme. La capsule restait alors associée aux bouteilles bon marché, et l’audace avait tout d’une provocation.

Gordon Getty California vineyard estate landscape
Photo © LA Times — via https://www.latimes.com/local/california/la-me-2nd-getty-family-an-open-secret-20150331-story.html

La suite a donné raison au pari. Le Reserve Cabernet Sauvignon 2013, toujours capsulé à vis, a reçu la note de 100/100, distinction rarissime pour un vin de la Napa Valley fermé de cette manière. Il aura fallu une quinzaine de millésimes pour que la fermeture contestée cesse d’être une curiosité et devienne un argument.

Deux ans pour un permis

Si Gavin Newsom a quitté le commerce pour la vie publique, c’est en partie à cause de la paperasse. Obtenir les autorisations d’exploitation pour sa boutique lui a pris près de deux ans. Ces lenteurs l’ont obligé à regarder de près le fonctionnement de l’administration municipale, et ce qu’il y a vu a éveillé un intérêt qui ne l’a plus quitté.

En 1996, le maire de San Francisco, Willie Brown, le nomme à la Commission du stationnement et de la circulation de la ville. Le poste n’a rien de prestigieux, mais il ouvre la porte. Suivent un siège de superviseur, la mairie de San Francisco en 2003, le poste de lieutenant-gouverneur en 2010 et enfin l’élection au poste de gouverneur de Californie en 2018. Le caviste qui pestait contre les délais d’un guichet municipal dirige désormais l’administration de l’État.

Un empire tenu à distance

Cette trajectoire pose une question évidente : comment gouverner un État qui réglemente l’alcool quand on possède des domaines viticoles ? Lors de son élection en 2018, Newsom a placé ses participations dans le groupe PlumpJack sous la gestion d’un blind trust. Il a également signé un décret exécutif interdisant aux agences de l’État de commercer avec ses entreprises. La direction opérationnelle a été confiée à sa sœur Hilary Newsom, à son cousin Jeremy Scherer et à John Conover.

Le dispositif n’a pas fait taire toutes les critiques. Des opposants et des observateurs de la vie politique continuent de pointer un risque de conflit d’intérêts latent : le gouverneur reste propriétaire, en dernier ressort, d’entreprises soumises aux règles californiennes sur l’alcool. La valeur même de l’ensemble demeure floue. Les médias d’affaires l’estiment régulièrement à plus de 400 millions de dollars (environ 365 millions d’euros), mais ce chiffre repose sur des calculs extérieurs, fondés sur des déclarations de patrimoine et des évaluations immobilières. Le groupe n’étant pas coté, ses comptes internes ne le confirment pas.

Reste l’amateur. Tenu à l’écart de la gestion, Gavin Newsom n’a pas pour autant renoncé au plaisir du verre. Ses préférences vont naturellement à la Napa Valley, mais elles traversent aussi l’Atlantique, vers la Bourgogne, Chablis et l’Italie.