À Merano, sur la célèbre promenade de la Passer, une révolution silencieuse a eu lieu, bousculant les codes feutrés du Tyrol du Sud. Ici, dans une région où l’hôtellerie semble régie par un dogme immuable — bois clair, tonalités sourdes et intégration paysagère prudente —, l’Hôtel Aurora a décidé de briser le miroir des conventions. Finie la retenue alpine, place à une audace visuelle que l’on attendrait davantage dans les quartiers branchés de Los Angeles, de Paris ou de Londres. Ce n’est pas simplement une rénovation, c’est un manifeste pour une ville qui se revendique enfin comme une cité centre-européenne cosmopolite et non comme un simple village de montagne. Le point de départ de cette mutation ? Une anecdote révélatrice : dans le nouveau « listening bar » de l’établissement, un groupe de voyageurs chevronnés venus de Cologne tape le carton en écoutant du hip-hop, installés confortablement sur une moquette crème immaculée. Un choc des cultures qui résume à lui seul le pari réussi de la famille Aukenthaler.
L’héritage d’une famille en quête de modernité
Depuis plus de six décennies, l’Aurora appartient à la même lignée. Longtemps, l’adresse a vibré au rythme des soirées musicales et de quelques fêtes techno improvisées au sous-sol par les enfants des propriétaires. Aujourd’hui, ces mêmes enfants, Melanie et Philipp Aukenthaler, ont pris les rênes de la maison. Mais au lieu de se contenter de gérer cet héritage avec la prudence habituelle des hôteliers de la région, ils ont choisi la voie de la radicalité. Pour Melanie, il ne s’agissait pas seulement de rafraîchir les murs, mais de créer un lieu qui soit le reflet exact de notre époque. Le constat était simple : Merano n’est pas un hameau de haute altitude, c’est une ville de tradition Mitteleuropäisch, un carrefour de cultures qui méritait une esthétique à sa mesure, loin des clichés du chalet traditionnel.
Le duo a donc confié la métamorphose de l’hôtel à un enfant du pays ayant fait ses armes dans la capitale lombarde : l’architecte et designer Hannes Peer. Connu pour son travail sur le Manner Hotel à Manhattan, Peer a abordé ce projet avec une sensibilité particulière, refusant de faire table rase du passé. Sa mission consistait à tisser un lien entre l’authenticité brute de la structure existante et une vision contemporaine, parfois brutale, mais toujours élégante. Plutôt que d’effacer les strates accumulées par les générations précédentes, il a choisi de dialoguer avec elles, conservant par exemple le marbre de Laas de la salle à manger et une sculpture géométrique de Herbert Kinkelin, une pièce de collection commandée jadis par la famille.
Une esthétique entre modernisme tropical et rigueur milanaise
Dès l’entrée, le ton est donné. Hannes Peer a injecté dans les espaces communs des influences venues de contrées lointaines, notamment du Brésil et de la Californie, créant une atmosphère de « modernisme tropical » unique sous ces latitudes. L’accueil est jalonné de plantes exotiques et de deux mille carreaux de céramique colorés, façonnés à la main par les artisans milanais d’Officine Saffi. Ce souci du détail artisanal se poursuit jusqu’à la réception, où trône un bureau en bois incurvé, hommage direct aux lignes du Teatro Manzoni de Milan. Ce dialogue entre les textures est complété par une sculpture brutaliste signée Ursula Huber, l’artiste et mère de l’architecte, ajoutant une dimension personnelle et organique à l’ensemble.
L’éclairage joue un rôle prépondérant dans cette mise en scène. Au plafond, un lustre monumental composé de centaines de fragments de verre jaune capture la lumière. Cette pièce maîtresse est issue de la collection « Paysage », une collaboration entre Hannes Peer et 6:AM Glassworks. Ce choix de couleurs vibrantes et de miroirs stratégiquement placés rompt définitivement avec le minimalisme gris et noir qui domine actuellement les nouvelles constructions du Tyrol du Sud. Ici, la structure boisée d’origine, notamment les plafonds des espaces communs, a été non seulement préservée mais reproduite à l’identique dans les chambres pour assurer une continuité tactile et historique, prouvant que l’on peut être moderne sans être amnésique.
Réunifier l’architecture pour mieux voir l’avenir
Le projet ne s’est pas arrêté à la décoration intérieure. L’un des défis majeurs était de donner une cohérence architecturale à ce qui était autrefois deux bâtiments distincts, situés à des hauteurs différentes. Pour relever ce défi, la famille a fait appel au cabinet d’architecture autrichien Feld72. Les architectes ont procédé à une intervention chirurgicale d’envergure : le toit de l’une des structures a été purement et simplement retiré pour être élevé au même niveau que sa voisine. Cette prouesse technique a permis non seulement de gagner des chambres supplémentaires, mais aussi d’unifier l’ensemble sous une nouvelle enveloppe contemporaine qui recouvre désormais la façade, offrant à l’hôtel une silhouette affirmée dans le paysage urbain de Merano.
À l’intérieur, cette mutation globale a également touché l’offre gastronomique. Le restaurant Artè a été entièrement repensé, changeant de nom et de carte pour s’aligner sur cette nouvelle identité. Mais la véritable curiosité reste ce coin salon audacieux, où une épaisse moquette crème — un choix risqué pour un lieu public, mais qui souligne le caractère domestique et luxueux du projet — accueille les mélomanes. Équipé d’un système audio de haute fidélité, cet espace est devenu le premier « listening bar » de Merano, un lieu où la qualité du son prime sur tout le reste, transformant l’expérience hôtelière en une immersion culturelle totale.
Un projet en expansion continue
Ce que les visiteurs découvrent aujourd’hui n’est pourtant que la première phase d’un plan directeur bien plus vaste orchestré par les Aukenthaler. Sur les cinquante-neuf chambres que compte l’établissement, seules dix-huit ont pour l’instant été réinventées par Hannes Peer. La suite est déjà en préparation, avec l’ambition de transformer l’hôtel en un véritable centre de gravité pour la ville. Parmi les projets futurs, une piscine sur le toit et un jazz bar devraient venir compléter cette offre qui mise autant sur le bien-être que sur l’effervescence intellectuelle. La famille prévoit également une programmation culturelle régulière, visant à faire de l’établissement un point de rencontre pour les habitants de Merano autant que pour les voyageurs de passage.
L’Hôtel Aurora réussit ainsi le tour de force de séduire les fidèles de la première heure tout en attirant une nouvelle clientèle en quête de lieux porteurs de sens. En s’affranchissant des codes alpins traditionnels, Melanie et Philipp Aukenthaler ne se sont pas contentés de rénover un bâtiment ; ils ont redéfini ce que signifie le luxe en montagne au XXIe siècle. C’est une vision où le design ne sert pas à masquer le paysage, mais à affirmer une identité urbaine et culturelle forte. Pour en savoir plus sur ce projet singulier et suivre son évolution, le site officiel de l’établissement offre un aperçu détaillé de cette métamorphose : Hotel Aurora. Merano n’a peut-être jamais été aussi proche de Milan, tout en restant fidèle à ses racines tyroliennes.


