Lorsque la première Intifada éclate en 1987, Sliman Mansour prend une décision qui va bouleverser non seulement sa pratique personnelle, mais toute l’esthétique d’une nation. Dans son atelier, il ne s’agit plus seulement de peindre la révolte, mais de la vivre dans la matière même. En rejoignant le mouvement de boycott des produits israéliens, Mansour et ses pairs du collectif New Visions se retrouvent privés de leurs outils habituels : les tubes de peinture à l’huile et l’acrylique disparaissent des chevalets. Ce qui aurait pu être une impasse technique devient une épiphanie artistique. Au lieu de renoncer, Mansour se tourne vers ce qu’il a sous les pieds. Il commence à malaxer la terre, à la mélanger à de la colle, du foin et des pigments naturels comme le henné ou le café. Ce passage à la boue n’est pas un repli, c’est une déclaration de souveraineté. En utilisant le sol même pour représenter le territoire, il fusionne le sujet et le support, créant des œuvres dont la texture craquelée et organique semble respirer l’histoire de la Palestine.
La boue comme manifeste politique
Le travail de la terre chez Sliman Mansour n’est pas une simple curiosité folklorique. C’est une réponse viscérale à une situation d’asphyxie. À travers cette technique, il explore la fragilité et la résilience de l’existence. La boue, une fois séchée, se fissure, créant un réseau de rides qui évoque aussi bien le passage du temps sur les visages des paysans que les cicatrices d’un paysage fragmenté. Dans ces compositions, la couleur ne vient plus d’une usine, mais de la géologie locale. Le brun profond du sol, le jaune ocre de l’argile et les nuances rousses du henné composent une palette qui se dispense de toute médiation extérieure. Pour Mansour, peindre avec la terre de son village de Birzeit, c’est ancrer physiquement l’identité palestinienne dans une réalité matérielle que personne ne peut confisquer.
Cette approche expérimentale, partagée avec d’autres artistes comme Nabil Anani ou Tayseer Barakat, marque une rupture avec l’affiche politique traditionnelle. Jusque-là, l’art palestinien était largement dominé par une imagerie de propagande nécessaire mais parfois unidimensionnelle. Avec Mansour, le politique devient métaphysique. L’œuvre ne se contente plus de porter un message ; elle est le message par sa constitution même. Cette période de création intense prouve que la contrainte peut être le plus puissant moteur de l’innovation formelle, transformant une pénurie logistique en une révolution de la pensée visuelle.
L’errance et le poids du monde
S’il est un visage qui hante l’imaginaire collectif, c’est bien celui du vieil homme courbé sous le poids d’une immense pierre en forme d’œil, au centre de laquelle se dresse Jérusalem. Peinte initialement en 1973, l’œuvre Jamal al-Mahamil (Le chameau des charges, ou le Porteur de peines) est devenue l’image la plus reproduite de l’histoire artistique palestinienne. Ce vieillard, dont les muscles saillants et le regard las expriment une persévérance quasi mythologique, incarne le fardeau de l’exil et l’attachement viscéral à la terre. La peinture originale a connu un destin tragique : offerte à Mouammar Kadhafi, on suppose qu’elle a été détruite lors des bombardements américains sur la Libye en 1986, bien que d’autres sources évoquent sa disparition lors de la chute du régime en 2011.
Face à la perte de cette icône, Sliman Mansour a entrepris de la peindre à nouveau en 2014, non pour copier le passé, mais pour maintenir vivante la mémoire de cette endurance. Cette figure du porteur ne se limite pas à une allégorie de la souffrance ; elle symbolise la dignité de celui qui refuse de lâcher son fardeau, aussi lourd soit-il. Dans cette image, Jérusalem n’est pas seulement une ville, c’est une responsabilité que chaque génération porte sur son dos. L’impact de cette œuvre est tel qu’on la retrouve aussi bien dans les salons des familles de la diaspora que sur les murs des camps de réfugiés, attestant du rôle de Mansour comme architecte d’une conscience visuelle partagée.
Bâtir une infrastructure pour l’imaginaire
L’engagement de Mansour ne s’est jamais arrêté à la porte de son atelier. Conscient que l’art ne peut s’épanouir sans structures, il a consacré une grande partie de sa vie à l’édification d’institutions culturelles. Dès le milieu des années 1970, il participe à la création de la Ligue des artistes palestiniens, une organisation cruciale pour protéger et promouvoir les créateurs sous occupation. Plus tard, en 1994, il co-fonde le Al-Wasiti Art Center à Jérusalem-Est, un lieu qui est devenu un carrefour essentiel pour l’exposition et la réflexion théorique sur l’art contemporain dans la région.
Son influence s’étend également au domaine académique. En enseignant à l’université Al-Quds et en participant activement à la vie de l’International Academy of Art Palestine, il a formé des générations de jeunes artistes à regarder au-delà des évidences. Son message a toujours été clair : l’art est une forme de résistance, mais il doit d’abord être de l’art. Il encourage ses élèves à maîtriser les techniques classiques avant de les déconstruire, prônant une exigence intellectuelle qui refuse le simplisme. Pour Mansour, la culture est une ligne de défense aussi importante que n’importe quelle frontière géographique, car elle est le dernier refuge de la liberté intérieure.
La poétique de l’olivier et de l’horizon
Au-delà de la boue et des figures de porteurs, le paysage demeure le grand sujet silencieux de Sliman Mansour. Ses représentations de l’olivier ne sont jamais purement décoratives. L’arbre, avec ses racines tordues et sa longévité séculaire, est le miroir du peuple palestinien. Dans ses toiles plus récentes, le paysage se fait plus épuré, presque abstrait, capturant la lumière des collines de Judée avec une précision quasi nostalgique. Il ne peint pas seulement ce qu’il voit, mais ce qu’il craint de voir disparaître. Chaque colline, chaque muret de pierre sèche est un acte d’affirmation territoriale face à l’effacement progressif du panorama original.
Ses œuvres plus tardives explorent également la thématique des femmes en costume traditionnel, mais loin du cliché orientaliste. Les broderies complexes, les motifs de tatreez qu’il reproduit avec une minutie chirurgicale, sont autant de codes identitaires et d’archives textiles intégrées à la peinture. En plaçant ces figures au cœur de paysages oniriques ou fragmentés, il tisse un lien entre le corps féminin, gardien des traditions, et la terre, objet de toutes les convoitises. C’est une peinture de la permanence. Malgré les craquelures de la boue ou les déchirures de l’histoire, il subsiste chez Mansour une sérénité chromatique, une foi dans la beauté des formes simples qui continue de définir l’horizon esthétique de toute une région.
En 2019, Sliman Mansour a reçu le Prix International de l’UNESCO pour la culture arabe, une reconnaissance qui souligne l’universalité de son combat. Pourtant, l’artiste reste ancré dans son quotidien à Ramallah, continuant d’observer les transformations de son environnement. Sa carrière prouve que l’art le plus puissant est souvent celui qui naît des conditions les plus précaires. En transformant la poussière en poésie et la restriction en invention, il a montré que la résistance culturelle n’est pas seulement une réaction au présent, mais une construction patiente et esthétique de l’avenir. Son œuvre demeure un témoignage vivant de la capacité de l’esprit humain à transformer le limon en une affirmation de vie inébranlable.


