Le silence qui enveloppe les ruines de Chan Chan, sur la côte nord du Pérou, vient d’être rompu par une annonce qui fera date dans l’histoire de l’archéologie andine. Les 8 et 9 septembre 2026, le Ministère de la Culture du Pérou a officialisé la découverte d’une plateforme funéraire intacte au sein du complexe d’Utzh An. Ce secteur, autrefois désigné sous le nom de « Grand Palais Chimú », constitue le plus vaste des dix ensembles monumentaux de cette cité de terre, classée au patrimoine mondial de l’ UNESCO. Si le site de Chan Chan est connu depuis longtemps comme la capitale du royaume préincaïque Chimú, l’événement revêt un caractère exceptionnel : c’est la première fois que des experts mettent au jour une sépulture d’élite ayant échappé aux pillages systématiques qui ont marqué la région depuis la période coloniale.
Une citadelle de terre préservée du temps
Le projet, mené par le Proyecto Especial Complejo Arqueológico Chan Chan (PECACH), a concentré ses efforts sur une structure pyramidale massive construite en adobes, ces briques de terre séchée au soleil typiques de l’architecture côtière péruvienne. Mesurant environ 17 mètres de côté pour 5 mètres de hauteur, cette plateforme n’est pas un simple monticule de terre, mais un édifice complexe dont l’étanchéité spirituelle et physique est restée inviolée pendant environ six siècles. Les premières estimations situent la scellée de la tombe aux XIVe ou XVe siècles de notre ère, une période charnière précédant de peu l’expansion de l’Empire inca sur ces territoires.
L’organisation interne de la structure révèle une hiérarchie spatiale rigoureuse. L’archéologue Jorge Meneses Bartra, responsable de la zone, décrit une configuration articulée autour d’une chambre centrale flanquée d’une antichambre et de deux vastes chambres latérales. La chambre principale, mesurant 1,2 mètre de largeur pour 5 mètres de profondeur, s’enfonce dans le sol. On y accède par un escalier descendant d’environ 2,5 mètres, menant à une niche murale qui souligne la solennité du lieu. Bien que certaines sources médiatiques aient évoqué la présence de cinq chambres, les rapports officiels du Ministère et les relevés de l’équipe de Jorge Meneses Bartra confirment une structure tripartite dominante sur la plateforme.
Les trente-huit occupants d’Utzh An
L’aspect le plus fascinant de cette découverte réside dans la présence de 38 individus, répartis selon un protocole funéraire strict. Au cœur du dispositif, dans la chambre centrale, repose le personnage principal, un dignitaire de la haute noblesse Chimú. Sa position centrale confirme son rang de figure d’autorité, entourée dans l’au-delà par une suite nombreuse. La première chambre latérale abritait les restes de 20 individus, tandis que 17 à 18 autres squelettes ont été retrouvés dans les secteurs périphériques de la plateforme.
Une anomalie interpelle toutefois les anthropologues : si la tradition funéraire de ce peuple privilégie la position fœtale, assise ou fléchie, l’un des squelettes a été découvert étendu de tout son long. Cette posture inhabituelle soulève des interrogations que l’équipe archéologique traite pour l’instant avec prudence. L’hypothèse d’un sacrifice humain ou d’un statut social très spécifique a été avancée pour expliquer cette singularité, mais elle reste soumise à des analyses cliniques plus approfondies. De même, les liens de parenté ou de vassalité unissant le dignitaire central aux 37 autres défunts font actuellement l’objet d’études anthropométriques et génétiques pour déterminer l’organisation sociale de ce groupe.
L’arsenal et les parures d’une élite disparue
La seconde chambre latérale offre un contraste saisissant avec le reste de l’édifice : elle ne contient aucun reste humain. Cet espace était exclusivement réservé au dépôt d’armes métalliques et d’emblèmes de pouvoir. C’est ici, et à travers les autres chambres, que les archéologues ont extrait un mobilier funéraire d’une densité rare. On dénombre environ 200 récipients en céramique noire, signature esthétique du royaume Chimú, dont la brillance sombre témoigne d’une maîtrise technique aboutie.
Le faste de la cour d’Utzh An se manifeste également dans l’abondance des parures métalliques. Des ornements d’oreilles, appelés orejeras, des coiffes et divers objets en cuivre et en or ont été récupérés. À ces pièces s’ajoutent des colliers de Spondylus, ces coquillages bivalves aux teintes orangées importés des eaux chaudes de l’actuel Équateur, considérés par les Chimú comme une matière plus précieuse que l’or en raison de leur dimension sacrée. Des pièces de quartz et des boîtes en bois sculpté, incrustées de métal, complètent ce trésor archéologique dont la valeur historique est, à ce jour, inestimable.
Les mystères du pigment rouge
La conservation des restes a également permis d’observer des détails rituels complexes. Plusieurs corps étaient emballés dans des fardos, des ballots funéraires constitués de multiples couches de textiles superposées. Sur les crânes, les ossements et jusque sur les récipients de céramique, les archéologues ont relevé la présence d’un pigment rouge intense. Si les premières observations laissent supposer qu’il s’agit de cinabre, un sulfure de mercure rare et précieux, des analyses chimiques en laboratoire sont en cours pour confirmer cette composition exacte. L’usage de ce pigment, associé au prestige et au divin, souligne une fois de plus le rang exceptionnel des occupants de la plateforme.
Le travail scientifique ne fait que commencer. Si l’estimation de l’ancienneté de la structure tourne autour de 600 ans, soit une période comprise entre 1400 et 1470, seule la datation absolue par le carbone 14 permettra de fixer précisément le moment où cette plateforme a été scellée. En attendant ces résultats, le site d’Utzh An demeure le témoin le plus direct et le mieux préservé de la grandeur de Chan Chan avant que les Incas n’en modifient définitivement le destin. Les recherches se poursuivent sous l’égide du PECACH, avec la certitude que les sols de terre crue de la capitale Chimú n’ont pas encore livré tous leurs secrets.


