L’art de l’imposture : le scandale des faux maîtres qui secoue Paris

Giuliano Ruffini Old Master paintings
Photo © The Art Newspaper — via https://www.theartnewspaper.com/2016/11/01/old-masters-sold-by-giuliano-ruffini-face-testing-times

Dans les salons feutrés du marché de l’art, le nom de Giuliano Ruffini résonne depuis une décennie comme le point de départ d’une onde de choc qui n’en finit pas de déstabiliser les certitudes des experts. Ce collectionneur franco-italien, au cœur d’un scandale international de faux tableaux de maîtres anciens qui a éclaté en 2016, franchit une étape judiciaire décisive. Début septembre 2026, le Parquet de Paris a rendu son réquisitoire aux fins de renvoi, marquant la volonté de la justice française de porter l’affaire devant le tribunal correctionnel. Les juges d’instruction Clémence Radafshar et Marianne Frochot recommandent désormais que l’homme, qui s’est longtemps présenté comme un dénicheur de génie, réponde de ses actes devant un juge.

Une qualification pénale recentrée

Le réquisitoire du Parquet cible Giuliano Ruffini pour deux motifs principaux : la tromperie commerciale et le blanchiment d’argent. Si ces charges sont lourdes, le ministère public a toutefois préconisé l’abandon du chef d’accusation le plus sévère, celui d’« escroquerie en bande organisée ». Ce retrait, motivé par des raisons techniques, ne diminue pas pour autant la pression sur le collectionneur, dont le train de vie et les transactions ont été minutieusement décortiqués par les enquêteurs français. La décision finale d’ordonnance de renvoi appartient désormais à un juge d’instruction, qui devrait se prononcer à l’automne 2026. Si le calendrier est respecté, l’ouverture d’un procès ne pourrait avoir lieu, au plus tôt, qu’en 2027.

Les satellites de l’affaire Ruffini

Le dossier ne se limite pas au seul patriarche. Le Parquet de Paris souhaite également voir comparaître Mathieu Ruffini, le fils du collectionneur, pour des faits de blanchiment. À ses côtés, deux figures du marché de l’art, Jean-Charles Méthiaz et Michaël Tordjmann, sont visées par des demandes de renvoi pour tromperie et blanchiment. Ces intermédiaires, qui ont autrefois collaboré avec Giuliano Ruffini, se trouvent aujourd’hui dans une situation paradoxale, étant engagés dans un litige financier avec lui.

Un acteur manque cependant à l’appel sur le sol français : Pasquale « Lino » Frongia. Ce peintre italien, soupçonné d’être la main derrière les œuvres litigieuses, est qualifié d’individu « en fuite » en Italie. Face à cette absence, le Parquet a sollicité le renouvellement du mandat d’arrêt européen à son encontre, espérant ainsi clore le cercle des prévenus avant l’échéance du procès.

Le déni pour seule défense

Giuliano Ruffini, dont le parcours judiciaire a été marqué par une reddition à la police italienne à Castelnovo ne’ Monti en novembre 2022, maintient une ligne de défense constante : le déni. Extradé vers la France fin 2022, il a été mis en examen et placé sous un contrôle judiciaire strict, incluant une assignation à résidence dans la capitale française. Sa liberté de mouvement a été soumise au versement d’une caution s’élevant à 1,1 million d’euros.

Face aux accusations de tromperie, l’homme de 81 ans rejette systématiquement la responsabilité sur les professionnels du secteur. Il affirme n’être qu’un simple collectionneur ayant soumis des œuvres à l’appréciation des conservateurs et des experts, arguant que ce sont ces derniers qui ont produit les attributions prestigieuses aux maîtres anciens. En mai 2022, Ruffini avait obtenu une première victoire judiciaire en Italie, où il a été relaxé dans un volet parallèle concernant une fraude fiscale, mais cette décision n’a eu aucune incidence sur les poursuites pénales engagées en France pour la nature même des tableaux vendus.

L’attente d’un verdict pour le marché de l’art

L’enjeu de ce futur procès dépasse le simple cadre individuel des prévenus. Pour le milieu de l’art et du luxe, la question est de savoir comment de telles œuvres ont pu circuler et tromper les regards les plus exercés. En attendant la décision du juge d’instruction cet automne, Giuliano Ruffini demeure à Paris, sous surveillance, tandis que les enquêteurs et les parties civiles se préparent à une confrontation qui, en 2027, devra lever le voile sur l’un des plus vastes réseaux de contrefaçon de tableaux anciens du XXIe siècle.