Le 5 mars 2025, au Pavillon Vendôme à Paris, le silence qui précède les défilés de la Fashion Week ne ressemblait à aucun autre. Pour la première fois depuis l’acquisition de la marque par le groupe The Estée Lauder Companies pour une valeur d’entreprise de 2,8 milliards de dollars, l’esthétique Tom Ford changeait de mains. Après une année de transition sous l’égide de Peter Hawkings, bras droit historique du fondateur, c’est Haider Ackermann qui a pris la parole stylistique pour présenter la collection Automne/Hiver 2025-2026. La nomination du créateur français, officialisée le 4 septembre 2024, marquait le début d’une ère où le glamour frontal des années 1990 laisse place à une approche plus introspective de la séduction. Comme l’a résumé Haider Ackermann lui-même : « Il est la vie nocturne, je suis le lendemain matin : c’est là que notre danse commence ».
Une gouvernance transatlantique pour un héritage new-yorkais
La structure de direction qui encadre cette nouvelle impulsion créative reflète la complexité du marché du luxe contemporain. Haider Ackermann, bien que basé à Paris, évolue au cœur d’un dispositif tripartite. D’un côté, The Estée Lauder Companies Inc. (ELC), propriétaire de la marque et de la propriété intellectuelle depuis 2023 après un investissement net d’environ 2,3 milliards de dollars (déduction faite des 250 millions de dollars versés par Marcolin SpA). De l’autre, le groupe italien Ermenegildo Zegna, qui opère la licence mode sous la direction de Lelio Gavazza. Pour parfaire ce schéma, la licence optique reste aux mains de Marcolin SpA.
Dans ce cadre, Ackermann rapporte directement à Guillaume Jesel, Président-directeur général de Tom Ford et Luxury Business Development chez ELC, ainsi qu’à Lelio Gavazza. Sa mission est vaste : superviser l’intégralité des catégories, du prêt-à-porter masculin et féminin aux accessoires, sans oublier l’eyewear. Cette centralisation créative vise à stabiliser l’identité de la maison après le départ de Tom Ford et le court mandat de Peter Hawkings (mai 2023 – juillet 2024), tout en capitalisant sur la stature internationale d’Ackermann.
L’architecture du vêtement : le parcours d’Haider Ackermann
Le choix de Haider Ackermann n’est pas le fruit du hasard. Né à Bogotá en 1971 et formé à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, le créateur possède une culture visuelle nourrie par une enfance nomade entre la Colombie, l’Éthiopie, le Tchad, l’Algérie, les Pays-Bas et la Belgique. Cette richesse géographique a forgé une signature où la rigueur européenne rencontre une fluidité plus organique. Avant de rejoindre Tom Ford, il avait déjà marqué les esprits avec sa propre marque lancée en 2001, son passage remarqué chez Berluti entre 2016 et 2018, ainsi qu’une collaboration mémorable en tant que créateur invité pour la Haute Couture de Jean Paul Gaultier au printemps 2023.
Le propre Tom Ford n’a d’ailleurs pas tari d’éloges sur son successeur, soulignant la modernité de sa coupe tailleur et son talent de coloriste. Pour le fondateur, dont le soutien a été public, l’arrivée d’Ackermann est un signe de continuité dans l’excellence. Ackermann, qui a également été nommé premier directeur créatif global de Canada Goose en mai 2024, apporte à Tom Ford cette capacité à travailler les matières avec une sensualité qui évite le premier degré, préférant la suggestion à la démonstration.
Du glamour nocturne à l’intimité du lendemain
L’héritage de Tom Ford, forgé durant ses années chez Gucci et Yves Saint Laurent avant de lancer sa propre maison, repose sur un sex-appeal explicite, une allure nocturne, ultra-léchée et provocatrice. Haider Ackermann, tout en respectant ces codes, propose un décentrage. Là où Ford célébrait la conquête et l’éclat des soirées mondaines, Ackermann explore une allure « lendemain de fête ». Cette transition esthétique s’est manifestée lors du défilé du 5 mars 2025 par une tension entre la rigueur architecturale et l’abandon fluide.
La collection Automne/Hiver 2025-2026 a mis en scène des épaules marquées et des costumes croisés à la coupe nette, piliers du vestiaire Tom Ford, mais les a juxtaposés à des éléments plus vulnérables. On y a vu des pantalons taille basse suspendus sous la ligne des hanches, des jeux de transparences et une lingerie apparente intégrée au vêtement de jour. Ces découpes techniques et ce travail du drapé, typiques du style Ackermann, transforment la provocation historique de la marque en une sensualité contemplative. C’est un vestiaire de l’intime qui s’affiche au grand jour, où l’androgynie poétique remplace le glamour binaire des décennies précédentes.
Les enjeux financiers et le déploiement futur
Si les prix de détail de cette nouvelle ère n’ont pas été communiqués au moment des défilés, les attentes commerciales sont proportionnelles à l’investissement massif d’Estée Lauder. Le rachat finalisé en 2023 représentait un montant significatif pour le groupe de cosmétiques, justifiant une stratégie de marque globale et cohérente. Après la présentation de la collection inaugurale à Paris, le calendrier est déjà fixé pour les saisons à venir : le Printemps/Été 2026 sera dévoilé en octobre 2025, suivi de l’Automne/Hiver 2026/2027 en mars 2026.
En déplaçant le centre de gravité créatif vers Paris tout en conservant l’ossature productive italienne et la propriété intellectuelle américaine, la maison Tom Ford tente un pari de synthèse culturelle. Le succès de cette relance repose sur la capacité d’Ackermann à maintenir cette « danse » entre son propre univers, souvent qualifié de poétique et fluide, et les exigences de netteté et de puissance visuelle qui ont fait la fortune de Tom Ford. Le passage du témoin semble désormais consommé, non pas par une rupture brutale, mais par une évolution de la définition même de la séduction dans le luxe contemporain.


