Rencontre avec Alisa LaGamma : des bronzes du Bénin à l’aile Rockefeller, la conservatrice réinvente l’avenir du Met

Metropolitan Museum of Art Michael C. Rockefeller Wing renovation 2025
Photo © The Metropolitan Museum of Art — via https://www.metmuseum.org/press-releases/mcrw-opening-english-2025

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Pendant plus de deux décennies, une immense paroi de verre inclinée, longue de soixante mètres et haute de vingt-quatre, est restée dissimulée derrière d’épais stores au sud de Central Park. Ce rideau de scène, imposé par des impératifs de conservation préventive, s’apprête enfin à se lever. À New York, le Metropolitan Museum of Art (Met) finalise l’un de ses chantiers les plus stratégiques et les plus attendus de la décennie : la refonte totale de l’aile Michael C. Rockefeller. Ce projet de 70 millions de dollars (environ 64 millions d’euros), dont la réouverture est fixée au 31 mai 2025, marque un tournant pour le département des Arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques (AAOA). Sous la direction d’Alisa LaGamma, conservatrice en chef présente au sein de l’institution depuis trente et un ans, cette métamorphose architecturale et muséographique se double d’une réflexion profonde sur la provenance des œuvres et la coopération internationale.

Une architecture de transparence au cœur de New York

L’histoire de cette aile remonte à 1969, lorsque le gouverneur Nelson A. Rockefeller annonce la donation massive de sa collection d’art non occidental au Met, en mémoire de son fils Michael C. Rockefeller, anthropologue disparu lors d’une expédition en Nouvelle-Guinée en 1961. Inauguré en 1982, l’espace n’avait pas connu de rénovation majeure depuis lors. Pour redonner du souffle à ces 3 716 mètres carrés situés à l’extrémité sud du musée, l’institution a fait appel à l’architecte Kulapat Yantrasast et son cabinet WHY Architecture, en collaboration avec Beyer Blinder Belle.

Le geste architectural fort réside dans la restauration de la baie vitrée monumentale. En rendant la lumière naturelle et la vue sur le parc aux galeries, le projet rompt avec l’idée d’un espace de conservation fermé sur lui-même. Cette transformation physique reflète une nouvelle philosophie curatoriale : l’aile Michael C. Rockefeller ne doit plus être perçue comme un « musée dans le musée », mais comme un carrefour ouvert. Désormais, les collections d’Afrique, d’Océanie et des Amériques dialoguent physiquement avec les départements adjacents dédiés à l’Antiquité gréco-romaine, à la Renaissance européenne et à l’art moderne. Cette fluidité spatiale vise à replacer ces cultures dans le grand récit de l’histoire de l’art mondiale, sans les isoler dans un ghetto ethnographique.

Michael C. Rockefeller Wing inclined glass wall 2025
Photo © Wallpaper — via https://www.wallpaper.com/architecture/the-met-michael-c-rockefeller-wing-new-york-usa

Financé par un consortium de mécènes privés et la Ville de New York, le chantier a permis de repenser intégralement le parcours de visite. Sur les 1 800 œuvres présentées, réparties en trois ensembles géographiques indépendants, la section consacrée à l’Afrique subsaharienne occupe une place centrale avec environ 500 pièces. Fait notable : près de 25 % de ces œuvres africaines sont des acquisitions ou des donations récentes, exposées ici pour la première fois, témoignant du dynamisme soutenu du département sous l’égide d’Alisa LaGamma.

La vérité des faits : l’impératif de la provenance

Au-delà de l’écrin de verre et d’acier, c’est le contenu et l’origine des collections qui font l’objet d’une attention accrue. Alisa LaGamma, qui dirige le département AAOA depuis douze ans, place la recherche sur la provenance au sommet de ses priorités. Pour la conservatrice, la documentation rigoureuse de la trajectoire d’une œuvre n’est pas seulement une obligation académique, mais un acte de transparence nécessaire pour établir la vérité des faits historiques, notamment ceux liés à la période coloniale.

Cette approche se manifeste concrètement dans le dossier complexe des bronzes du Bénin. La majeure partie des pièces royales du Royaume du Bénin conservées au Metropolitan Museum of Art provient d’une donation effectuée en 1991 par le marchand d’art Klaus Perls. Cependant, certaines œuvres portaient les stigmates de l’expédition punitive britannique de 1897. En novembre 2021, le musée a franchi une étape historique en restituant formellement deux de ces pièces à la République fédérale du Nigeria, tout en facilitant le rapatriement d’une troisième œuvre détenue par un collectionneur privé.

Plutôt qu’une logique de confrontation ou de restitution automatique, Alisa LaGamma plaide pour des « solutions imaginatives » et partagées. Cette vision s’incarne dans un protocole d’accord signé avec la National Commission for Museums and Monuments (NCMM) du Nigeria. Ce partenariat ne se limite pas aux retours physiques ; il inclut la participation du Met au projet d’archives numériques Digital Benin, des programmes de formation conjoints et des prêts réciproques. À titre d’exemple, le musée new-yorkais accueille actuellement en prêt une tête de cheval yoruba datant du XIIe-XVe siècle, illustrant une volonté de circulation des œuvres dans les deux sens.

Benin Bronzes Metropolitan Museum of Art
Photo © The Metropolitan Museum of Art — via https://www.metmuseum.org/press-releases/mcrw-opening-english-2025

Médiation contemporaine et conscience historique

Pour accompagner cette réouverture, le Met déploie de nouveaux outils de médiation visant à ancrer les œuvres dans leur contexte vivant. Le musée a commandé à la réalisatrice Sosena Solomon une série de courts métrages documentaires explorant douze repères culturels majeurs d’Afrique subsaharienne. Ces films, complétés par des ateliers régionaux organisés de Gaborone à Zanzibar, offrent une perspective contemporaine sur des patrimoines souvent perçus comme figés. Les visiteurs auront également accès à trois nouveaux parcours d’audioguides conçus en collaboration avec des intellectuels et universitaires internationaux.

Cette volonté d’affronter l’histoire de face amène également à regarder vers l’Europe et ses propres institutions coloniales. Alisa LaGamma souligne ainsi la différence de nature entre les collections du Met et celles de musées comme le Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, en Belgique. Fondé en 1898 par Léopold II, le musée de Tervuren a longtemps servi d’instrument de propagande d’État, agissant comme un conservatoire des ressources minières et ethnographiques du Congo.

La conservatrice rappelle que les archives de ces institutions, bien que liées à des saisies violentes, constituent des documents historiques indispensables. Elle cite notamment le cas du *nkisi nkonde* (statue de pouvoir) du chef Ne Kuko, confisqué par le commerçant Alexandre Delcommune. Pour Alisa LaGamma, ces inventaires détaillés figurant dans les registres coloniaux doivent être rendus visibles et analysés publiquement. Plutôt que d’effacer les traces de ces prélèvements forcés, l’enjeu est de maintenir les collections ouvertes à la recherche mondiale afin de documenter l’histoire dans toute sa complexité.

À travers cette rénovation, le Metropolitan Museum of Art cherche à définir un nouveau modèle pour les musées universels du XXIe siècle. En réconciliant le prestige architectural, l’exigence scientifique sur la provenance et une médiation intégrant les voix des cultures sources, l’aile Michael C. Rockefeller s’apprête à offrir une expérience où l’art de l’Afrique, de l’Océanie et des Amériques n’est plus seulement admiré pour son esthétique, mais compris dans la profondeur de son parcours historique.