Anthony McCall : quand la lumière se fait matière

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Photo © Pioneer Works — via https://pioneerworks.org/exhibitions/anthony-mccall-solid-light-works

L’expérience débute toujours par une immersion dans l’obscurité totale. Dans le silence d’une salle de la Tate Modern à Londres ou au détour d’un loft de Manhattan, une incision lumineuse déchire le noir. Ce n’est pas une image projetée sur un mur que l’on regarde, mais le trajet de la lumière elle-même. Ce faisceau, qui semble posséder une densité physique, une texture presque palpable, définit ce qu’Anthony McCall nomme la « Solid Light ». Depuis le début des années 1970, cet artiste britannique installé à New York transforme l’immatériel en volume, invitant le visiteur à ne plus être un simple spectateur passif, mais un habitant de la sculpture.

L’épure des années 1970 : de la poussière au cône

Né en 1946 à St Paul’s Cray dans le Grand Londres, Anthony McCall se forme au Ravensbourne College of Design and Communication avant de s’installer dans le quartier de Tribeca, à New York, en 1973. C’est cette année-là qu’il conçoit son œuvre fondatrice, Line Describing a Cone. Le dispositif est d’une simplicité radicale : un film 16 mm de 30 minutes, silencieux. Sur l’écran, au fond de la pièce, un point lumineux dessine progressivement un cercle. Mais l’essentiel se joue dans l’espace séparant le projecteur du mur.

À l’époque, l’illusion de solidité du faisceau repose sur les conditions précaires et habitées des lofts d’artistes. La lumière s’incarne grâce aux particules de poussière en suspension, à la fumée de cigarette ou à l’encens que l’on fait brûler pour l’occasion. Dans cet air saturé, le faisceau devient un cône creux de lumière, long de 9 à 15 mètres, que l’on peut traverser. McCall s’inscrit alors dans le mouvement du « cinéma élargi » (expanded cinema), déplaçant le centre de gravité de l’œuvre : l’événement n’est plus ce qui est représenté sur la paroi, mais la forme sculpturale qui occupe le vide de la pièce. Cette approche conceptuelle se double d’un travail minutieux ; chaque image de ses animations géométriques est alors exécutée à la main, au stylo et à la gouache, image par image.

L’éclipse technologique et le retour numérique

Malgré le succès critique de ses premières installations, Anthony McCall s’éloigne de la création de sculptures lumineuses à la fin des années 1970. Ce hiatus durera environ vingt ans. La raison est purement technique : les lieux d’exposition deviennent plus aseptisés, les réglementations interdisent de fumer dans les galeries, et sans ce « médium atmosphérique », ses volumes de lumière disparaissent, redevenant de simples projections bidimensionnelles invisibles dans l’air pur.

Le retour s’opère au début des années 2000 grâce à l’apparition des machines à brouillard (haze machines). Ces appareils diffusent une fine brume constante, composée d’eau et de fécule de maïs, offrant une homogénéité que la fumée de cigarette ne permettait pas. En 2003, l’œuvre Doubling Back marque cette renaissance. McCall délaisse la pellicule 16 mm pour le numérique. Les fichiers d’animations vectorielles et les vidéoprojecteurs haute définition permettent désormais des mouvements géométriques d’une complexité inédite, des formes capables de s’entrelacer et de se moduler avec une précision chirurgicale.

La physique de la perception : l’illusion de la paroi

Ce que le spectateur perçoit comme une paroi solide ou une membrane opaque n’est en réalité qu’un phénomène d’optique précis : la rétrodiffusion de la lumière, ou « effet Mie ». Les microparticules d’eau projetées par les machines à brouillard interceptent les photons. Lorsque le regard rencontre le faisceau sous un certain angle, la diffraction crée cette sensation de volume tangible. Anthony McCall joue sur cette ambiguïté phénoménologique : la lumière n’est pas physiquement solide, mais l’illusion est si forte que le corps hésite avant de traverser ce qui semble être une surface de verre dépoli ou une paroi de métal blanc.

L’interactivité est au cœur de la démarche. Dans des pièces comme You and I, Horizontal (2005), le public est encouragé à pénétrer les volumes, à marcher à l’intérieur des structures lumineuses. En se déplaçant, le visiteur devient un performeur : son corps occulte une partie du faisceau, projette son ombre au sein de la sculpture et modifie ainsi l’œuvre pour les autres participants. Cette dimension physique rappelle les premières performances de l’artiste, comme Landscape for Fire (1972), où des grilles de feux étaient allumées en extérieur au crépuscule pour structurer l’espace par la flamme.

Un rayonnement international, de Londres à Shenzhen

Le travail d’Anthony McCall connaît actuellement une visibilité exceptionnelle sur la scène mondiale. L’exposition institutionnelle « Anthony McCall: Solid Light », présentée à la Tate Modern jusqu’en juin 2025, témoigne de l’importance historique et contemporaine de son œuvre. Parallèlement, le Guggenheim Bilbao a accueilli l’installation Split Second en 2024, tandis que le MAAT de Lisbonne explore ses « Rooms » jusqu’au printemps 2025.

L’expansion de son travail vers l’Asie est également marquée par des rendez-vous majeurs, notamment au Shenzhen Bay Cultural Park en Chine en novembre 2025, puis au Ulsan Art Museum en Corée du Sud début 2026. À New York, sa galerie historique Sean Kelly Gallery prévoit pour septembre 2026 une exposition d’envergure intitulée « Solid Light, 1973, 2020, 2026 », qui verra la création d’une nouvelle pièce majeure : Swarm.

Le marché de la lumière : rareté et éditions

Représenté par des enseignes de premier plan telles que Sprüth Magers ou la galerie Martine Aboucaya à Paris, McCall gère la diffusion de son œuvre avec une rigueur toute conceptuelle. Les grandes installations de « Solid Light » sont produites en éditions très restreintes, souvent limitées à trois exemplaires accompagnés d’une ou deux épreuves d’artiste. Ces pièces monumentales, dont le coût en galerie peut atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars, sont principalement acquises par de grandes institutions publiques et des fondations privées.

Pour les collectionneurs particuliers, l’œuvre se décline sur des supports plus traditionnels mais tout aussi rigoureux. Les tirages photographiques et les œuvres sur papier, à l’image de la série Smoke Screen (2017/2018), permettent d’aborder son univers pour des estimations situées entre 3 000 $ et 15 000 $ (soit environ 2 700 € à 13 500 €). Ces dessins et photographies documentent et prolongent la réflexion sur la géométrie de la lumière, fixant sur le papier ce qui, dans les salles d’exposition, n’est qu’une apparition éphémère maintenue par un souffle de brume. Si le projet monumental Column, prévu pour les Jeux Olympiques de Londres en 2012, n’a pu être concrétisé techniquement, les installations actuelles de McCall confirment que son ambition de sculpter le vide reste, elle, parfaitement tangible.