Diageo crée la surprise en suspendant ses emblématiques Special Releases pour 2026

Diageo Special Releases Scotch Whisky Single Malt collection
Photo © De Wine Spot — via https://dewinespot.co/products/diageo-single-malt-scotch-whisky-2025-special-release-set

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Chaque automne depuis 2001, les amateurs de single malt avaient pris l’habitude de guetter la même annonce. Quelques bouteilles réduites au minimum en eau, souvent brutes de fût, tirées des chais de distilleries écossaises appartenant à Diageo, et un débat qui s’ouvrait aussitôt sur les prix, les âges et les finitions. En 2026, cette annonce n’a pas eu lieu. Le géant britannique des spiritueux a confirmé fin octobre que sa collection « Special Releases » était mise en pause pour l’année. Pas de sélection, pas de tarifs, pas de bouteilles. Il s’agit d’une suspension et non d’un enterrement, mais personne, chez Diageo, ne s’engage sur 2027.

Un silence d’abord, une confirmation ensuite

La collection se dévoile habituellement entre fin septembre et novembre. Les initiés savent qu’il faut en réalité regarder plus tôt : aux États-Unis, les dépôts d’étiquettes apparaissent en général dès le printemps et laissent deviner la composition du coffret à venir. Cette année, l’attente s’est prolongée sans rien produire. Un porte-parole du groupe a finalement confirmé les 30 et 31 octobre 2026, auprès de titres professionnels spécialisés, que l’édition n’aurait pas lieu.

Le vocabulaire choisi mérite qu’on s’y arrête. Là où une partie de la presse a parlé d’annulation, Diageo emploie le mot « pause », pour l’année en cours. Le groupe explique vouloir « prendre le temps d’analyser les retours pour s’assurer que les offres futures répondent aux besoins actuels des consommateurs et des clients ». Il n’en dit pas davantage. Aucun détail opérationnel n’a été communiqué, et la question de savoir s’il s’agit d’un arrêt définitif ou d’une simple respiration reste officiellement ouverte.

Un élément circule pourtant chez les amateurs, et il faut le traiter avec prudence. Des messages publiés sur des forums spécialisés évoquent une sélection 2026 déjà ramenée à cinq références, un Royal Lochnagar 21 ans, un Linkwood 16 ans, un Glen Elgin 8 ans, un Roseisle 15 ans et un Caol Ila 10 ans, qui aurait été abandonnée dès février. Rien de cela n’a été confirmé par le groupe. Si l’information était exacte, elle signifierait que la décision ne date pas de l’automne mais du tout début de l’année.

Vingt-cinq ans de malts rares, puis d’expériences

Pour mesurer ce que représente cette pause, il faut revenir aux origines. Les Special Releases sont nées en 2001 pour prendre le relais des embouteillages Rare Malts Selection. La première année, trois références seulement, dont un single malt Port Ellen. L’année suivante, sept, avec l’arrivée de Brora. Ces deux noms allaient longtemps servir de colonne vertébrale à la collection.

De 2003 à 2017, la formule se stabilise : neuf à onze embouteillages par an, en version brute de fût, avec à chaque fois des expressions de Port Ellen et de Brora, deux distilleries alors fermées. Pour les collectionneurs, l’intérêt tenait en grande partie à cette rareté mécanique. Un fût de distillerie disparue ne se remplace pas, et chaque millésime ponctionnait un stock fini.

Le premier vrai basculement intervient fin 2017, lorsque Diageo annonce son projet de rouvrir les deux sites. Dès l’édition 2018, Port Ellen et Brora quittent la sélection. La collection perd alors l’argument qui la distinguait le plus nettement de l’offre courante.

À partir de 2019, le groupe change de méthode. Chaque édition reçoit un thème et une identité visuelle commune, autour de huit bouteilles par an en moyenne, et l’accent se déplace vers les finitions et les affinages expérimentaux. L’édition 2024 s’intitulait Spirited Xchange Second Edition. Celle de 2025, Horizons Unbound, réunissait Glen Ord, Talisker, Lagavulin, Oban, Clynelish, Roseisle, Dailuaine et Teaninich. On y voit la logique de la dernière période : quelques signatures connues du grand public côtoyant des distilleries plus discrètes, dont la production finit d’ordinaire surtout dans les assemblages.

Diageo Special Releases single malt whisky bottles 2026
Photo © The Spirits Business — via https://www.thespiritsbusiness.com/2026/10/diageo-cancels-2026-special-releases/

Sur l’ensemble du parcours, deux maisons ont tenu le rôle de piliers. Lagavulin est apparu 24 fois, Talisker 22 fois. Deux whiskies des îles, tourbé pour le premier, maritime et poivré pour le second, sont devenus le fil continu d’une collection qui a beaucoup changé de visage.

Un groupe sous pression

Diageo ne relie pas officiellement cette pause à ses comptes. Le contexte, lui, est difficile à ignorer. Sur l’exercice clos le 30 juin 2026, le résultat d’exploitation du groupe a reculé de 27,2 %, à 3,16 milliards de dollars, soit environ 2,37 milliards de livres sterling, après 2,53 milliards de dollars de charges exceptionnelles. En Amérique du Nord, les ventes nettes ont baissé de 8,4 % en données organiques.

La maison traverse en parallèle une restructuration d’ensemble conduite par son directeur général, Dave Lewis, avec un plan de suppression d’environ 2 000 emplois. Dans une organisation qui révise ses priorités ligne par ligne, une collection annuelle qui mobilise des fûts, des équipes de création et un calendrier de lancement mondial fait naturellement partie des dossiers qu’on rouvre.

Des observateurs du secteur avancent une autre explication, complémentaire : des étagères saturées de séries limitées et des amateurs devenus réticents face aux prix. Les cuvées des éditions 2024 et 2025 se vendaient à leur sortie de 100 livres à plus de 300 livres, soit de 115 à 350 euros environ, selon l’âge et la distillerie. Cette lecture reste une hypothèse. Diageo n’a pas attribué sa décision à une mévente des Special Releases en particulier.

La rareté a changé d’étage

Le détail le plus parlant se trouve peut-être ailleurs que dans la collection suspendue. Pendant que les Special Releases marquent le pas, le Diageo Luxury Group étoffe ses propres gammes très haut de gamme. Prima & Ultima et Casks of Distinction y occupent déjà une place distincte, et une nouvelle collection, Rare Series, a été lancée au printemps 2026 avec un Glenury Royal de 55 ans.

Le rapprochement éclaire la trajectoire des vingt-cinq dernières années. Les Special Releases ont longtemps été le canal par lequel Diageo mettait sur le marché ce qu’il avait de plus rare, les Port Ellen et les Brora d’avant la réouverture. Une fois ces stocks retirés, la collection a misé sur la créativité des finitions plutôt que sur l’âge ou la disparition des distilleries. Les whiskies les plus anciens et les plus chers, ceux qui se comptent en décennies, ont trouvé un autre étage, plus exclusif et plus onéreux.

Entre une offre courante solide et ces gammes réservées à un cercle restreint, les Special Releases occupaient un espace intermédiaire : des bouteilles chères mais accessibles, éditées en séries limitées sans être confidentielles. C’est précisément cet espace que le groupe dit vouloir réexaminer à la lumière des « besoins actuels » de sa clientèle. La formule laisse toutes les portes ouvertes, y compris celle d’un retour sous une autre forme.

Ce qui reste à savoir

À ce stade, l’essentiel tient en peu de choses. Il n’y aura pas d’édition 2026, aucun produit n’a été commercialisé et aucun prix n’a été annoncé. Diageo parle d’une pause d’un an et refuse de se prononcer sur la suite. Le contenu réel de la sélection éventuellement écartée n’est pas confirmé, pas plus que les raisons précises du choix, au-delà de la volonté affichée d’écouter les retours.

Pour les collectionneurs qui alignent depuis 2001 les bouteilles d’une même collection, la question est concrète : leur série s’arrête-t-elle à Horizons Unbound ? La réponse ne viendra pas avant le printemps prochain, quand les dépôts d’étiquettes américains diront, ou non, si Lagavulin s’apprête à faire sa vingt-cinquième apparition.