Guerre culturelle en Colombie : le Musée national dans le viseur du président

Museo Nacional de Colombia Bogota 2026
Photo © Loudavým krokem — via https://loudavymkrokem.cz/en/bogota-colombia-guide/

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Dans les couloirs feutrés du Museo Nacional de Colombia, à Bogotá, le silence habituel des galeries a laissé place, cet automne, au fracas des perceuses et au vide soudain des cimaises. Le 15 octobre 2026, une opération de décrochage d’une ampleur inédite a transformé l’institution bicentenaire en épicentre d’une confrontation idéologique majeure. Sous l’impulsion du nouveau président Abelardo de la Espriella, investi le 7 août précédent, le gouvernement a entamé ce qu’il nomme une « contre-révolution culturelle », visant à expurger les espaces publics de toute trace jugée complaisante envers l’activisme de gauche ou les mémoires des guérillas. Cette offensive, qui cible frontalement le récit national construit depuis des décennies, a été brusquement freinée par la justice, plaçant le patrimoine colombien sous haute surveillance judiciaire.

La rupture idéologique d’Abelardo de la Espriella

Le changement de paradigme s’est cristallisé le 15 octobre 2026, lors d’une visite présidentielle au ministère de la Culture. Abelardo de la Espriella y a proclamé le lancement d’une bataille contre ce qu’il définit comme le « wokisme », ordonnant à sa ministre, Paola Holguín, de purger les institutions des hommages constituant, selon son analyse, une « apologie du terrorisme ». Le signal fort de cette reprise en main a été le changement immédiat de dénomination du ministère : quittant l’appellation de « Ministerio de las Culturas, las Artes y los Saberes » instaurée sous la présidence de Gustavo Petro, l’administration est revenue au plus traditionnel « Ministerio de Cultura y Patrimonio ».

Pour le pouvoir exécutif, il ne s’agit pas d’une simple réorganisation administrative, mais d’une mission de salubrité historique. Paola Holguín a justifié ces mesures en affirmant que le Musée national ne doit plus être un instrument d’endoctrinement ni une plateforme pour des versions biaisées de l’histoire. Cette vision impose une révision systématique des contenus de l’ensemble des musées sous tutelle de l’État, avec une attention particulière portée aux figures liées aux mouvements révolutionnaires, à l’instar de Carlos Pizarro Leongómez, ancien commandant du M-19 et signataire des accords de paix de 1989, dont les représentations sont désormais proscrites des lieux publics.

Museo Nacional de Colombia empty gallery walls 2026
Photo © Trip.com — via https://ae.trip.com/moments/poi-museo-nacional-de-colombia-29883781/

Chronique d’un inventaire amputé

L’intervention au sein du Museo Nacional de Colombia a été rapide. Si les premiers échos ont fait état de deux ou trois salles touchées, les documents officiels transmis ultérieurement à la justice révèlent que l’opération a affecté 5 des 17 salles de l’établissement : « Memoria y Nación » (salle 7), « Hacer Sociedad » (salle 11), « Tierra como Recurso » (salle 13), « Ser y Hacer » (salle 15) et « Fuerza, Fe y Sustancia » (salle 17). Contrairement aux craintes initiales, les salles n’ont pas été totalement fermées au public, mais leur parcours a été tronqué, laissant des espaces vides là où figuraient des pièces clés de la mémoire contemporaine.

Le décompte précis des éléments retirés a fait l’objet de divergences. Les inventaires officiels consolidés fin octobre 2026 recensent 63 objets démontés. Parmi eux, 22 possèdent le statut juridique de biens patrimoniaux, tandis que le reste se compose de fac-similés, d’objets de médiation pédagogique ou de pièces sous régime de prêt. Ces objets ont été transférés en réserve, le ministère réfutant toute accusation de disparition ou de destruction, précisant qu’ils sont désormais sous la garde technique du musée dans l’attente d’une redistribution ou d’un nouveau cadre muséographique.

Les symboles de la paix et de la diversité mis à l’index

Parmi les pièces retirées, certaines incarnent des moments charnières de la démocratie colombienne. C’est le cas du « Balígrafo », un stylo confectionné à partir d’une douille de munition, utilisé lors de la signature de l’accord de paix de 2016 avec les FARC. Le retrait de cet objet, symbole de la transformation de la violence en outil diplomatique, a provoqué une vive émotion. Il en va de même pour le bulletin original de la « Séptima Papeleta », le mouvement étudiant qui fut le catalyseur de l’Assemblée constituante de 1991, texte fondateur de la Colombie moderne.

Museo Nacional de Colombia Bogota brick facade 2026
Photo © Nomado Travel — via https://www.nomadotravel.app/en/guides/best-museums-in-bogota

La purge ne s’est pas limitée aux processus de paix. Elle a également visé les représentations des luttes sociales et des minorités. Des affiches de campagne de candidats de gauche assassinés en 1990, tels que Bernardo Jaramillo Ossa et Carlos Pizarro Leongómez, ont disparu des vitrines. Le récit de la diversité a aussi été gommé : le drapeau arc-en-ciel de l’activiste Elizabeth Castillo, des exemplaires de revues historiques comme Nuestras Mujeres ou La Ventana Gay, ainsi que des photographies des premières marches pour les droits LGBTQ+, ont été retirés des salles. Les supports documentant la lutte contre les violences faites aux femmes ont subi le même sort, illustrant la volonté gouvernementale de redéfinir les contours du « patrimoine » en excluant les revendications identitaires et sociétales récentes.

Une riposte judiciaire et citoyenne

La réaction ne s’est pas fait attendre. Dès le 19 octobre 2026, le Juzgado 24 de Familia de Bogotá, saisi par un recours en urgence, a prononcé une ordonnance de suspension conservatoire. Le juge a enjoint au gouvernement de stopper tout nouveau retrait sans une justification légale rigoureuse. Cette décision impose également une obligation de stricte conservation technique des pièces déjà démontées, interdisant toute altération physique. Parallèlement, la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP) est intervenue pour exiger des autorités une justification formelle sur le traitement des archives documentant les violations des droits de l’homme, rappelant que ces objets constituent des preuves essentielles pour les droits des victimes du conflit armé.

Dans la rue, la tension est montée d’un cran les 17 et 18 octobre. Des rassemblements se sont formés devant le musée, où la police anti-émeute a fait usage de canons à eau pour disperser les manifestants tentant de bloquer la circulation. Le président de la Espriella a minimisé la contestation, avançant le chiffre de 62 000 manifestants à l’échelle nationale — une estimation politique non confirmée par des sources indépendantes. Dans le milieu culturel, la mobilisation est quasi unanime : six grands musées d’art du pays et la branche nationale du Conseil international des musées (ICOM Colombie) ont dénoncé une tentative de censure idéologique, rappelant que l’autonomie curatoriale est le garant d’une histoire plurielle, protégée par la Constitution.

L’ex-président Gustavo Petro a fermement condamné ces actes, les qualifiant de « censure et pillage » aux relents fascistes. Si les œuvres sont pour l’heure préservées dans les réserves de l’État sous surveillance judiciaire, la bataille pour le contrôle du récit national colombien ne fait que commencer. Le Ministerio de Cultura de Colombia maintient sa volonté de réviser l’intégralité des parcours muséaux, alors que les experts avertissent que ces suppressions menacent l’équilibre démocratique inscrit dans la charte de 1991.