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Ajouter Texture à GoogleÀ New Cross, dans le sud-est de Londres, l’effervescence créative qui caractérise habituellement les couloirs de Goldsmiths a laissé place à un silence pesant, interrompu seulement par les slogans des piquets de grève. Le vendredi 16 octobre, l’institution a franchi un cap dont elle se serait volontiers passée : son personnel enseignant et de recherche a atteint son 130ᵉ jour consécutif de grève totale. Ce mouvement, porté par la branche locale de l’University and College Union (GUCU), devient officiellement le plus long conflit social de l’histoire de l’enseignement supérieur britannique, dépassant le triste record de 129 jours établi par l’Université de Brighton en 2023. Derrière ce chiffre se cache une fracture profonde entre une direction engagée dans une cure d’austérité drastique et une communauté académique qui craint pour l’essence même de cet établissement mondialement réputé pour ses cursus d’art et de sciences humaines.
La stratégie de la table rase : le plan Future Goldsmiths
Le point de rupture trouve son origine dans le programme de restructuration baptisé « Future Goldsmiths ». Ce plan institutionnel ambitionne une réduction budgétaire pérenne de 22 millions de livres sterling (environ 26,4 millions d’euros) d’ici la fin de l’année universitaire 2026/2027. Pour la direction, cette manœuvre est une question de survie financière. Confrontée à une baisse des inscriptions dans les disciplines créatives et au gel des frais de scolarité domestiques, l’université affirme que son avenir est compromis sans ces coupes sombres. Pourtant, l’argumentaire financier est vivement contesté par le syndicat GUCU, qui soutient que l’établissement n’a enregistré aucun déficit budgétaire sur les cinq dernières années, pointant plutôt une crise de trésorerie ponctuelle ou une gestion discutable.
L’ampleur sociale de ce plan est massive : environ 20 millions de livres sterling d’économies doivent être réalisés sur les seuls coûts salariaux. Selon les données syndicales, 269 postes ont été formellement placés sous menace de licenciement (at risk of redundancy). Ce nouveau traumatisme s’inscrit dans une série noire pour le personnel, puisqu’il s’agit du troisième plan de restructuration en seulement cinq ans, après les programmes « Recovery » en 2021 et « Transformation » en 2024. Au total, les estimations suggèrent que près de 500 employés auraient quitté l’université depuis 2019.

Le paradoxe des consultants et des frais juridiques
Ce qui cristallise la colère des grévistes, au-delà des suppressions de postes, est le contraste entre l’austérité imposée aux départements pédagogiques et les dépenses de gestion de l’institution. Des données obtenues via des demandes d’accès à l’information (Freedom of Information) révèlent que Goldsmiths a dépensé 14,6 millions de livres sterling (environ 17,5 millions d’euros) en cabinets de conseil, avocats et agences de recrutement depuis 2019. Sur cette somme, 5,9 millions de livres ont été alloués spécifiquement à des consultants en management. Pour les membres du syndicat, ces investissements massifs dans l’expertise externe pour piloter des licenciements constituent une provocation, alors même que l’excellence académique de l’école est menacée par le manque de moyens humains.
Le conflit s’est envenimé de manière spectaculaire à la fin du mois de mai. Alors que le personnel pratiquait un boycott des notations et des évaluations (Marking and Assessment Boycott – MAB) entamé en avril, la direction a répliqué en appliquant une retenue de 100 % sur les salaires des participants. Cette mesure, qualifiée de « lock-out » par les représentants du personnel, a transformé une action perlée en une grève totale et illimitée dès le 8 juin. Depuis cette date, le travail est à l’arrêt complet pour une partie significative des effectifs, créant une impasse qu’aucune médiation n’a encore réussi à briser.
Des étudiants dans l’impasse et des diplômes en sursis
Au cœur de cette tourmente, les étudiants se retrouvent les victimes collatérales d’un dialogue de sourds. L’absence de notations et de retours pédagogiques pour l’année écoulée a plongé des centaines de cursus dans l’incertitude. La situation est particulièrement critique au sein du Master of Fine Art (MFA), fleuron de l’institution. Dans une lettre ouverte, des étudiants rapportent que 10 des 12 tuteurs principaux sont en grève. Cette absence de tutorat se traduit par une annulation des séances d’intégration aux ateliers et une impossibilité de valider les compétences nécessaires à l’obtention du diplôme.

La pression n’est pas seulement pédagogique, elle est aussi financière. Les étudiants de deuxième année du MFA signalent être contraints de régler l’intégralité de leurs frais de scolarité avant le 31 octobre. En cas de non-paiement, ils font face à une menace d’exclusion immédiate, tout en restant redevables de 25 % des frais engagés. Face à ce qu’ils considèrent comme une rupture de contrat de prestation d’enseignement, plusieurs collectifs d’étudiants ont formulé des demandes officielles de dédommagement financier. Pour beaucoup, l’expérience Goldsmiths, censée être un tremplin vers le monde de l’art, s’est transformée en une bataille administrative épuisante.
Négociations stériles et visions divergentes
L’arrivée de Joanna Newman au poste de vice-chancelière en septembre dernier laissait espérer une sortie de crise. Sous l’égide de l’ACAS, un service de médiation, une nouvelle proposition a été mise sur la table le 8 octobre. La direction proposait un moratoire sur les licenciements secs jusqu’en 2027, un plan de départs volontaires bonifié et un étalement des retenues sur salaires subies par les grévistes. Bien que l’université ait qualifié cette offre d’« effort maximal possible », elle a été massivement rejetée par l’assemblée générale du syndicat. Le motif de ce refus est limpide : le principe de licenciements contraints reste maintenu à terme, une ligne rouge que le personnel refuse de franchir.
Le conflit se joue également sur le terrain de la communication, où deux réalités s’affrontent. D’un côté, la direction de Goldsmiths tente de minimiser l’impact du mouvement, affirmant que moins de 2 % des modules sont affectés et que 90 % du personnel n’est pas en grève. Elle souligne que l’accueil des 7 000 nouveaux étudiants s’est déroulé normalement et que 99 % des étudiants ont pu obtenir une issue académique grâce à la mise en œuvre de règlements exceptionnels. De l’autre côté, le syndicat et les étudiants dépeignent un établissement dont des départements entiers sont à l’arrêt. Des témoignages font état de cours repoussés au trimestre de printemps et de l’appel en urgence à des vacataires extérieurs pour remplacer les titulaires grévistes, une pratique qui soulève des interrogations sur la qualification des intervenants et la qualité de l’enseignement dispensé.
Alors que le record de durée vient d’être battu, l’issue du conflit semble plus incertaine que jamais. Entre les exigences comptables d’une direction qui voit son modèle économique s’effriter et la résistance d’un corps enseignant qui refuse de voir son métier démantelé, Goldsmiths traverse une crise d’identité majeure. Au-delà des chiffres et des jours de grève, c’est la pérennité d’un certain modèle d’éducation artistique et intellectuelle qui se joue aujourd’hui sur les campus de New Cross.


