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Ajouter Texture à GoogleSous la vaste structure immaculée de Regent’s Park, alors que la foire Frieze London déploie ses allées devant un public de 95 000 visiteurs et des représentants de plus de 400 institutions internationales, un périmètre spécifique capte l’attention des regards les plus exigeants. La section « Focus », réservée aux galeries de moins de douze ans, s’impose comme le laboratoire de l’événement. Soutenue par un dispositif de bourses directes de la marque Stone Island, cette section réunit 35 exposants venus de 17 pays, sous l’œil d’un comité consultatif composé de Cédric Fauq (conservateur en chef au CAPC de Bordeaux), Joumana Asseily et Freddie Powell. C’est ici, loin des propositions plus attendues, que se cristallisent les gestes les plus audacieux de cette édition.
L’économie du désir : l’infiltration d’Ella Fleck
L’une des propositions les plus marquantes de cette édition est signée Ella Fleck, représentée par la galerie Ehrlich Steinberg (Los Angeles). L’artiste a reçu le prix Camden Art Centre Emerging Artist Award at Frieze, qui lui garantit une future exposition institutionnelle au Camden Art Centre. Son installation, intitulée training material, est le fruit d’une immersion quasi anthropologique : l’artiste a travaillé comme opératrice de messagerie (« chatter ») pour une agence gérant les comptes de modèles OnlyFans. Au sol, une plateforme sculpturale diffuse des vibrations physiques et un son directionnel. On y entend des voix masculines réciter des scripts destinés à monétiser les fantasmes sexuels. Cette œuvre, qui dissèque l’industrialisation de l’intimité numérique, a trouvé preneur auprès d’une collection familiale européenne pour un montant de 14 000 livres sterling (environ 16 800 euros), répartis entre la structure de sol et la pièce logicielle à trois écrans.

Textiles politiques et archives sonores : Jayeeta Chatterjee
La galerie Chemould CoLab, basée à Mumbai, présente le travail de Jayeeta Chatterjee, dont l’œuvre majeure The Infinite Weft a été immédiatement acquise par une institution muséale indienne. L’artiste utilise la technique traditionnelle du nakshi kantha, une broderie bengalie ancienne, pour assembler des saris de seconde main. Sur ces supports textiles, elle réalise des gravures sur bois (xylographies) représentant les travailleuses d’un atelier de tissage à Hampi. La dimension conceptuelle de l’œuvre réside dans l’intégration de motifs reproduisant des ondes acoustiques, transcriptions visuelles des entretiens que l’artiste a menés avec ces femmes sur leur émancipation économique. Le succès commercial a suivi la reconnaissance critique, avec trois pièces textiles vendues dans une fourchette allant de 13 000 à 26 000 dollars.
La brutalité de l’acier chez Isaiah Davis
À l’opposé de la douceur textile, Isaiah Davis (galerie King’s Leap, New York) explore une matérialité violente. Ses sculptures en acier soudé de réemploi, notamment Undertow et Vesselhood, évoquent des cages thoraciques ou des dispositifs de contention. L’artiste y grave des inscriptions directes, comme la mention « Token gets spent » ou les prénoms « Don », « Jeff » et « Sean », références explicites à Donald Trump, Jeffrey Epstein et Sean Combs. Davis utilise l’esthétique du reliquaire et la dureté de l’acier industriel pour interroger la vulnérabilité historique et contemporaine du corps noir, transformant le métal en un fétiche chargé de tensions sociales.
Métamorphoses de l’objet et du vivant
La section Focus se distingue également par des propositions explorant le trouble tactile et les hybridaions organiques. Amanda Moström (galerie Rose Easton, Londres) présente Bikini Bottom, un dispositif évolutif où des objets banals chinés aux puces — parapluie, chaise de bureau, boîte de mouchoirs — sont intégralement recouverts de peaux de chèvre. Ce déplacement de l’objet, de la brocante populaire vers le marché raréfié de l’art, crée une tension érotique et inconfortable, accentuée par la présence d’un album de photographies trouvé montrant une femme dénudée.

Dans un registre plus futuriste, Yuli Serfaty (Xxijra Hii, Londres) expose Who’s a Good Girl?, une créature acéphale aux mamelles multiples. Cette sculpture hybride dialogue avec une vidéo en images de synthèse (CGI). Serfaty y développe une narration autour de l’autonomie de l’intelligence artificielle et de la résistance aux drones de surveillance par l’usage de bugs logiciels. L’œuvre devient une allégorie de l’émancipation numérique dans un contexte d’angoisse écologique.
Enfin, Tom Hardwick-Allan (South Parade, Londres) propose avec Engine of Sickness and Light une réflexion sur les cycles biologiques. Il a gravé la coupe transversale d’un arbre ancien sur neuf panneaux de contreplaqué, faisant apparaître la figure d’un nourrisson au cœur du bois. Cette installation s’accompagne d’une structure en escalier abritant la bibliothèque personnelle de l’artiste, chaque livre étant protégé par du papier cristal translucide, créant un lien entre la régénération naturelle et la conservation du savoir.
Dynamiques de marché et soutien institutionnel
Au-delà des succès individuels, la vitalité de la section se mesure à l’implication des fonds d’acquisition. Le Dasha Shenkman Focus Fund a ainsi permis au musée Abbot Hall, situé en Cumbria, d’acquérir trois œuvres d’Okiki Akinfe (galerie Greenfield Forbes). D’autres transactions confirment la solidité du segment : la galerie montréalaise Eli Kerr a enregistré des ventes échelonnées entre 4 000 et 12 000 livres sterling pour l’artiste Simon S. Belleau. Ces chiffres, bien que modestes comparés aux sommets atteints dans les sections principales, témoignent de l’engagement des collectionneurs et des institutions pour une jeune garde qui, par ses recherches formelles et ses engagements thématiques, constitue le véritable moteur prospectif de la foire de Regent’s Park.


