Faites de Texture une source préférée sur Google pour nous soutenir
Ajouter Texture à GoogleDevant les compositions de Mikkel McAlinden, le regardeur est d’abord saisi par une forme de vertige optique. À la Galleri K d’Oslo, l’exposition « Riptide » déploie, à l’automne 2026, un ensemble de paysages qui interrogent la nature même de l’image photographique. Depuis plus de quarante ans, cet artiste plasticien norvégien — dont les origines oscillent, selon les sources institutionnelles, entre une naissance à Oslo et des racines dans le Yorkshire anglais — s’attache à déconstruire les limites de l’appareil photographique pour reconstruire une réalité augmentée, presque hyper-réelle. Dans cette nouvelle série, il se confronte aux berges de l’Akerselva, la rivière qui traverse la capitale norvégienne, transformant ce cours d’eau familier en un terrain d’expérimentation visuelle où la précision du détail confine à l’abstraction picturale.
La déconstruction de l’instant décisif
La méthode de Mikkel McAlinden repose sur un processus de travail d’une minutie extrême, loin de l’instantanéité traditionnelle. Pour chaque œuvre, l’artiste procède à un assemblage numérique complexe, « cousant » ensemble des dizaines, parfois des centaines d’expositions distinctes d’un même lieu. Cette technique lui permet de s’affranchir des contraintes physiques imposées par l’optique, notamment la profondeur de champ. Là où un objectif classique doit choisir une zone de netteté, McAlinden offre une image où chaque plan, du premier au dernier, bénéficie d’une précision absolue. Cette rupture avec les règles de la perspective crée une instabilité perceptuelle que le titre de l’exposition, « Riptide », résume parfaitement : en norvégien, dragsug évoque le ressac ou le courant de fond, une force invisible qui déstabilise celui qui s’en approche.
Le format joue un rôle prédominant dans cette stratégie de confrontation. Les tirages jet d’encre présentés à la Galleri K atteignent des dimensions monumentales, allant jusqu’à trois mètres de largeur pour l’œuvre Skvaller (2025). Tirées souvent à l’échelle 1:1, ces images imposent une présence physique. Le spectateur ne regarde plus un paysage ; il y est immergé. Cette volonté de brouiller la ligne entre photographie et peinture se retrouve dans la gestion du mouvement. Pour Skvaller, McAlinden a déplacé son appareil latéralement pendant les prises de vue, injectant une dynamique fluide dans le cadre fixe, une manière de capturer non pas un moment, mais la durée même du passage de l’eau et de la lumière.
Un héritage pictural entre impressionnisme et modernité
L’œuvre de McAlinden ne s’inscrit pas seulement dans une recherche technologique ; elle dialogue avec l’histoire de l’art européen et norvégien. Le choix de l’Akerselva comme sujet central de « Riptide » est un hommage direct au peintre Fritz Thaulow (1847–1906). Cet impressionniste norvégien avait fait de cette rivière son motif de prédilection, l’utilisant comme support pour ses recherches sur le reflet et le mouvement de l’eau. En reprenant ce même décor, McAlinden transpose ces problématiques classiques dans l’ère du numérique manipulé. L’artiste n’en est pas à son premier dialogue avec les maîtres du passé : en 1997, il avait déjà réinterprété Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet avec sa pièce Un petit Déjeuner sur l’herbe, aujourd’hui conservée au Nasjonalmuseet.

D’autres références plus subtiles irriguent ses paysages. L’atmosphère de Skvaller s’inspire du tableau Lørdagskveld (1893) de Halfdan Egedius, cherchant à capturer une certaine tension dramatique propre à la lumière nordique. Dans des pièces comme Babel (2026) ou Dunsinane Hill (2026), le titre lui-même suggère une charge narrative ou mythologique qui dépasse la simple topographie. Chaque œuvre, éditée à seulement six exemplaires, devient ainsi une construction mentale où la fidélité au réel n’est qu’un point de départ pour une exploration plus profonde de la perception humaine.
Quarante ans de trajectoire dans la photographie norvégienne
Né en 1963, Mikkel Magnus McAlinden appartient à une génération charnière, celle formée à l’Institut de photographie de Bergen (SHKD) au début des années 1990. Aux côtés de figures comme Vibeke Tandberg ou Torbjørn Rødland, il a participé à l’introduction de la photographie numérique manipulée sur la scène artistique norvégienne. Son parcours, qui s’étend désormais sur plus de quatre décennies, a débuté avec des séries comme Kropper i svart vann en 1983, avant une première exposition muséale remarquée au centre d’art Henie Onstad en 1989.
Cette longévité se traduit par une reconnaissance institutionnelle solide. Le Musée national de Norvège possède vingt-quatre de ses œuvres dans son inventaire, et son travail figure également dans les collections du Preus museum (Musée national de la photographie) ainsi que dans la collection privée Møllersamlingen. Malgré cette assise académique, l’artiste continue de renouveler son approche. Dans les œuvres récentes de l’exposition « Riptide », comme Gadd, Haven ou Neset, la virtuosité technique s’efface derrière le trouble qu’elle génère. En refusant les automatismes de l’appareil, McAlinden redonne au paysage une dimension de mystère, rappelant que ce que nous voyons est toujours une reconstruction de l’esprit.
L’exposition, dont le texte critique est signé par l’historien de l’art Audun Eckhoff, se tient jusqu’au 1er novembre 2026. Elle offre une occasion rare d’observer comment un artiste peut, par le biais d’un outil technologique, rejoindre les préoccupations éternelles de la peinture. Dans les nuances de gris et de bleu de Santorini ou les verts profonds d’After Witching, Mikkel McAlinden prouve que la photographie, loin d’être un simple miroir, demeure un espace de pure invention plastique. Les œuvres sont disponibles à l’acquisition, avec des tarifs communiqués sur demande auprès de la direction de la galerie.


