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Ajouter Texture à GoogleÀ quelques encablures des Champs-Élysées, la nef de métal et de verre du Grand Palais dresse sa silhouette fin XIXe siècle comme une forteresse translucide. À l’extérieur, la capitale française bout. Les récentes secousses sociales ont forcé le Louvre à barricader ses portes en début de semaine, une mesure de précaution adoptée dès le week-end précédent par le Jeu de Paume et la succursale parisienne de la galerie Hauser & Wirth. À l’intérieur, pourtant, le temps semble suspendu. Depuis mardi, les détenteurs des fameux pass VIP arpentent les allées de la grand-messe automnale de l’art contemporain. Leurs téléphones vibrent au rythme des courriels de l’organisation détaillant les dispositifs de sécurité mis en place face à la grogne populaire, mais le mot d’ordre d’Art Basel Paris reste inflexible : maintenir l’ouverture coûte que coûte.
À la barre de ce navire sous haute protection, Karim Crippa, jeune directeur de trente-cinq ans et ancien responsable de la communication de l’événement, manœuvre avec un flegme calculé. Sa priorité affichée consiste à garantir l’intégrité physique du public, des équipes et des pièces exposées. Le pari semble tenu. Aucun débordement n’a franchi les grilles de l’édifice lors des journées professionnelles précédant l’ouverture officielle du 23 octobre. Sous la verrière, la densité des collectionneurs internationaux, conservateurs, artistes et critiques n’a pas faibli par rapport à l’édition précédente. Ce huis clos doré porte sur ses épaules une responsabilité écrasante : dicter la température financière de l’ensemble du marché mondial pour les mois à venir.
La toile comme valeur refuge
Dans ce climat d’instabilité géopolitique et économique, les acheteurs cherchent des certitudes matérielles. L’heure n’est plus aux expérimentations conceptuelles désincarnées, mais au retour massif vers la peinture et la sculpture. La journée de pré-ouverture a immédiatement frappé un grand coup avec l’exhibition d’une toile de Modigliani frôlant la barre étourdissante des 100 millions d’euros, une manœuvre de séduction orchestrée conjointement par les galeries PDS, Pace, Di Donna et Schrader. L’appétit pour les signatures historiques ne s’est pas fait attendre.
Le géant Hauser & Wirth a rapidement bouclé des transactions stratosphériques, cédant un Gerhard Richter et un Georg Baselitz pour environ dix millions d’euros chacun, tandis qu’une composition de Mark Bradford trouvait preneur à 3,5 millions. Du côté de l’enseigne new-yorkaise Yares Art, un Frank Stella a changé de mains pour 6,7 millions d’euros. Ces montants vertigineux masquent pourtant une réalité économique complexe. Si les indicateurs de 2025 pointent vers une hausse globale de 4 % du marché après deux exercices de contraction, le secteur demeure sur le fil du rasoir. L’argent circule, mais il se concentre presque exclusivement sur les sommets de la hiérarchie artistique.

Lorena Pérez-Jácome, mécène hispano-mexicaine ayant fait le déplacement depuis Madrid, confirme cette mutation des comportements d’achat. À ses yeux, le terme de crise globale manque de nuance. Elle observe plutôt une décantation, une approche infiniment plus sélective où les collectionneurs privilégient la sécurité des œuvres tangibles.
L’hégémonie des géants et la bataille des étages
Ce tropisme conservateur se lit à même les cimaises du rez-de-chaussée, où les multinationales de l’art déploient un arsenal sans faille. Pace abat les cartes Julian Schnabel et Jean Dubuffet, David Zwirner dégaine Josef Albers, et Thaddaeus Ropac orchestre un face-à-face entre Alex Katz et Pablo Picasso. La sculpture s’impose avec la même évidence, portée par les mobiles d’Alexander Calder, les obsessions à pois de Yayoi Kusama chez Victoria Miro, ou encore le magnétisme de Louise Bourgeois et Cristina Iglesias chez Hauser & Wirth. La galerie Mennour défend les équilibres d’Alicja Kwade, tandis que Chantal Crousel frappe fort avec une œuvre de Pierre Huyghe affichée à 800 000 euros. Gagosian s’offre même le luxe de faire dialoguer un urinoir de Marcel Duchamp avec l’esthétique rutilante de Jeff Koons.
Quelques trajectoires fulgurantes de la jeune garde, à l’image de Pol Taburet chez Mendes Wood DM ou de Manuel Mathieu chez Poggi, parviennent à se frayer un chemin dans cet épicentre engorgé. Mais pour respirer un air plus prospectif, il faut s’extraire de l’allée centrale. Les sections Émergence et Premise, reléguées dans les coursives latérales et à l’étage, abritent le pouls de la création de demain. Des enseignes comme Blue Velvet de Zurich, Mariposa de Los Angeles ou la parisienne LoBrutto Stahl y prennent des risques assumés. La mexicaine Labor s’y distingue par un accrochage pointu croisant le peintre madrilène Jerónimo Elespe et le plasticien irlandais Yuri Pattison.
La mutation linguistique et le soft power du luxe
Depuis que l’implacable machine Art Basel a englouti la défunte FIAC en 2022, la physionomie des visiteurs a radicalement muté. L’anglais et l’allemand ont supplanté la langue de Molière dans les échanges commerciaux. Rebeca Blanchard, de la galerie espagnole PratsNogueras Blanchard, analyse lucidement cette bascule. La puissance de frappe de la marque suisse a redessiné la sociologie de la foire, poussant sa propre enseigne à adapter son offre. Plutôt que de miser sur des créateurs français comme à l’époque de la FIAC, elle a fait voyager les œuvres des figures latino-américaines Belkis Ayón et Ana Mendieta, sécurisant une vente majeure d’Ayón avant même le vernissage. Elle pointe néanmoins un déséquilibre flagrant dans la géographie des exposants : seules trois galeries espagnoles ont franchi le filtre d’un comité de sélection qu’elle juge polarisé autour d’axes franco-anglo-saxons.
Si Paris ambitionne de ravir définitivement la couronne européenne à un Londres affaibli par son isolement post-Brexit, et de faire vaciller l’historique édition printanière de Bâle, sa botte secrète réside dans son industrie du luxe. Ce secteur traverse lui aussi une zone de turbulences. Entre l’essoufflement de la clientèle chinoise et une politique tarifaire jugée dissuasive par de nombreux consommateurs, les grandes maisons ont un besoin vital de redorer leur blason culturel. Le mécénat artistique leur offre une virginité symbolique inestimable, tout en injectant des capitaux massifs dans la production des artistes.

Miu Miu s’approprie ainsi le programme d’interventions publiques de la foire et orchestre, sous les voûtes du Palais d’Iéna, une performance imaginée par la réalisatrice Alice Diop. Les mastodontes institutionnels affichent leurs ambitions : Ibrahim Mahama investit la Fondation Cartier, tandis que la Fondation Louis Vuitton met en lumière Gustave Fayet. À la Bourse de Commerce, repensée par Tadao Ando, François Pinault déploie une fresque photographique magistrale. Le magnat de la communication Paul-Emmanuel Reiffers, qui confronte actuellement Théo Mercier et Thomas Houseago dans son propre espace, souligne la puissance de cet écosystème. Selon lui, la friction entre l’avant-garde de la mode et les circuits de l’art génère une force d’attraction que Bâle ne peut reproduire. Les marchands ont d’ailleurs bien saisi l’enjeu, conservant désormais des pièces maîtresses spécifiquement pour leur passage sur les bords de Seine.
Une relève sous le signe de l’expérience
Cette attractivité parisienne doit impérativement capter une nouvelle génération de décideurs pour pérenniser son modèle. Le rapport « The Art Basel & UBS Survey of Global Collecting 2026 » lève le voile sur une réalité contrintuitive : les fortunes issues de la génération Z trônent désormais au sommet de la pyramide des dépenses artistiques. Ces héritiers ou entrepreneurs naviguent selon leurs propres codes. Ils privilégient le temps de la recherche, se montrent perméables aux recommandations de leur cercle familial, et placent l’intensité de l’expérience esthétique bien au-dessus de la simple accumulation matérielle.
Karim Crippa saisit parfaitement cette grille de lecture. La déambulation sous la verrière du Grand Palais est vendue comme une plongée viscérale dans la mythologie parisienne. C’est sans doute pour séduire cette audience nourrie à l’esthétique des réseaux sociaux que la foire a lancé le programme « Oh Là Là ». Prévue en fin de semaine, cette initiative pousse les exposants à bousculer leur scénographie sous l’impulsion de l’actrice Philippine Leroy-Beaulieu, visage iconique de la Parisienne hautaine dans la fiction américaine Emily in Paris.
Pour capter la frange la plus expérimentale de ces jeunes collectionneurs, il faut pourtant souvent s’éloigner du centre névralgique. Aux abords du canal Saint-Martin, Paris Internationale offre une caisse de résonance différente. Réunissant une soixantaine de participants, l’événement attire des galeries comme les espagnoles Cibrián et Bombon, en quête d’un format plus rugueux. Ana Ramírez y trouve un indispensable contrepoint aux mastodontes du secteur, tandis que Goyo Cibrián y voit le creuset idéal pour nouer des liens avec les acheteurs milléniaux, dont le rapport à l’art nécessite de nouveaux modes de médiation.
Dans l’enceinte hyper-sécurisée du Grand Palais, l’effervescence commerciale tisse donc un pont étrange entre les figures tutélaires d’un collectionnisme classique et les avant-gardes d’une jeunesse fortunée. Un paradoxe saisissant quand on songe que, de l’autre côté du verre et de l’acier, c’est précisément une partie de cette même classe d’âge qui embrasait les rues il y a quelques jours à peine.


