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Ajouter Texture à GoogleDans la grande pièce du rez-de-chaussée, le bar a d’abord une fonction défensive. Les décorateurs l’ont placé là pour tenir les invités à distance d’une colonne en fonte, d’une poutre métallique et d’un pan de briques réfractaires couverts de traits noirs et blancs. Le dessin a été exécuté avec un mélange de cirage à chaussures et d’alcool à brûler, une matière soluble à l’eau. Son auteur, Keith Haring, avait une vingtaine d’années et venait d’arriver à New York. L’ensemble est à vendre, mur compris, pour 25 millions de dollars.
Un étudiant, une colonne en fonte
L’œuvre date des environs de 1979. Haring, né en 1958 et mort en 1990, suivait alors les cours de la School of Visual Arts, l’école d’art de Manhattan. À la fin des années 1970, l’école utilisait le niveau inférieur de l’immeuble comme galerie et lieu d’expositions temporaires pour ses élèves. Le jeune homme a dessiné directement sur ce qui l’entourait : la colonne, la poutre, les briques, le plafond. Il n’a pas travaillé sur une toile tendue ni sur un panneau qu’on aurait pu décrocher plus tard. Il a peint sur la structure du bâtiment.
Ce choix, sans doute dicté par les moyens du bord, règle aujourd’hui toute la question juridique. La fresque fait corps avec les éléments porteurs. Elle ne peut être ni déposée ni déplacée, et on ne peut pas la céder à part. Quiconque veut posséder ce Haring doit acheter l’appartement qui l’abrite.
Le dessin, en monochrome noir et blanc, n’est pas signé. La Keith Haring Foundation l’a formellement authentifié, ce qui lui donne sa place dans le corpus de l’artiste. Pour une pièce de jeunesse sans signature, cette reconnaissance compte.
Plus de vingt ans derrière une cloison
Au début des années 1980, la School of Visual Arts a quitté les lieux. L’espace est devenu un restaurant, puis une zone de stockage. Entre-temps, la fresque avait disparu sous des plaques de plâtre. Cet oubli l’a protégée. Pendant plus de deux décennies, le cirage et l’alcool ont échappé à l’usure, à l’humidité et aux coups de pinceau d’éventuels repreneurs.

Elle est réapparue lors de travaux menés par deux architectes, Todd Ernst et Frank Servidio, pour le compte du propriétaire de l’époque, Mark Colaio. Courtier chez Cantor Fitzgerald, il est mort lors des attentats du 11 septembre 2001. La date exacte de la découverte reste floue. Les deux architectes la situent en 2001. D’autres récits retiennent 2007, une date qui pourrait correspondre à la reprise du chantier ou à la première fois que l’existence de la fresque a été rendue publique après une revente. Les sources disponibles ne permettent pas de trancher.
Une adresse de laine et de fil
L’appartement occupe la base du 260 West Broadway, dans TriBeCa. L’immeuble s’appelle aujourd’hui l’American Thread Building. Il a été construit sous le nom de New York Wool Exchange Building, la bourse new-yorkaise de la laine. Ce nom rappelle le passé textile et marchand du quartier, bien avant ses lofts. Le bâtiment, de style néo-Renaissance, est classé comme monument historique individuel par la ville et inscrit au National Register of Historic Places.
Son année d’achèvement varie selon les documents. La fiche descriptive de l’agence indique 1894, de nombreuses publications spécialisées en art et en architecture retiennent 1896. Seules la façade, les fontes et les grandes baies cintrées font consensus : elles appartiennent à la dernière décennie du XIXe siècle.
Huit mille pieds carrés autour d’une colonne
Le bien est un triplex en rez-de-chaussée, ce que les New-Yorkais appellent une maisonette. Il dispose d’une entrée indépendante tout en profitant des services d’une copropriété avec portier. La surface habitable atteint 8 000 pieds carrés, environ 743 m², sur trois niveaux. On y compte sept chambres et neuf salles de bains, ainsi qu’une salle de projection, une salle de sport et un sauna.
La grande salle de réception, carrée, mesure 45 pieds de côté, soit environ 13,7 mètres. Trois fenêtres cintrées l’éclairent. Pour la hauteur sous plafond, l’annonce officielle indique 26 pieds, environ 7,92 mètres, mais plusieurs comptes rendus parlent de 28 pieds, environ 8,53 mètres. À cette échelle, l’écart compte peu. Dans les deux cas, la pièce garde la hauteur d’une halle d’exposition, celle qu’a connue Haring.

Le vendeur, Adam Zoia, fondateur et président du cabinet de recrutement Glocap Search, a fait rénover l’ensemble pendant deux ans par l’agence de design Sottile & Co. Le chantier a dû composer avec une contrainte peu ordinaire : une œuvre fragile, posée sur la structure, qu’on ne pouvait ni emballer ni stocker ailleurs le temps des travaux. Le bar placé devant la fresque vient de là. Il sert de meuble et de garde-corps.
Le prix d’une œuvre qu’on ne peut pas vendre
Combien vaut le dessin dans les 25 millions demandés ? Personne ne le dit, et personne ne peut le dire sérieusement. Aucune expertise indépendante n’a isolé la valeur de la fresque de celle du lot immobilier. Les courtiers reconnaissent ne pas l’avoir fait évaluer séparément. Pour les spécialistes de l’immobilier comme pour ceux du marché de l’art, l’exercice n’a guère de sens : une œuvre qu’on ne peut juridiquement et matériellement séparer des murs n’a pas de prix de marché propre. Il faut donc se méfier de tout chiffre qui prétendrait chiffrer la part de Haring.
Ce paradoxe rend l’objet singulier. Sur le marché, les œuvres de Haring circulent, s’échangent et passent en vente publique. Celle-ci ne peut que changer de propriétaire avec l’adresse. L’acheteur qui la convoite prend aussi en charge sa conservation, dans un espace qu’il habitera, sous un plafond qu’il ne pourra pas repeindre.
De 6,5 à 25 millions
L’appartement a été mis sur le marché en octobre 2024 par Compass, à travers l’équipe Trove Partners : Ian Slater, Michael Koeneke et Eduardo Martinez. Au taux de change actuel, les 25 millions de dollars représentent environ 23 millions d’euros, une conversion indicative qui suivra les mouvements des devises.
L’historique du bien éclaire ce chiffre. En 2007, la maisonette était proposée à 16 millions de dollars, puis à 23 millions, sans trouver preneur. En 2021, le prix demandé était tombé à 7,9 millions. Adam Zoia l’aurait finalement acquise autour de 6,5 millions de dollars, la vente étant intervenue en 2022. Trois ans et une rénovation complète plus tard, le prix affiché a presque quadruplé.
Entre-temps, la fresque n’a pas bougé. Elle se trouve toujours sur la colonne en fonte où un étudiant l’a tracée vers 1979, avec du cirage et de l’alcool à brûler, dans une galerie d’école que tout le monde avait oubliée. Il reste à savoir quel acheteur paiera pour l’avoir dans son salon.


