Shishi San : l’art de réinventer ses racines au confluent de l’Orient et de l’Occident

Shishi San tufted textile vases
Photo © Yatzer — via https://www.yatzer.com/shishi-san

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À Bruxelles, dans l’effervescence du quartier des Marolles, une artiste redéfinit la perception de l’objet décoratif traditionnel en inversant les codes de la matière. Shishi San, née au Viêt Nam en 1993 et adoptée par un couple belge, a fait du textile le vecteur d’une quête identitaire où s’entremêlent ses racines asiatiques et son environnement occidental. Dans son atelier, les formes froides et rigides de la porcelaine antique se muent en volumes tactiles et chaleureux, transformant l’héritage classique en une expérience sensorielle inédite. Cette démarche, qui refuse la production en série pour privilégier l’unicité de chaque pièce, s’ancre dans un dialogue permanent entre la mémoire personnelle et l’observation du monde.

De la broderie au volume : l’apprentissage de la fibre

Le parcours de Shishi San est celui d’une autodidacte dont la sensibilité s’est affinée au fil des techniques. Dès l’adolescence, elle s’initie à la customisation textile et à la broderie, avant d’explorer les possibilités du crochet, du tricot et du punch needle. Ce n’est qu’en 2019 qu’elle découvre le touffetage (tufting), une technique traditionnellement réservée à la confection de tapis muraux ou de sols. Initialement tournée vers des créations en deux dimensions, sa pratique connaît un tournant décisif en 2022 lorsqu’elle décide de donner du relief à son travail. En développant une structure interne capable de soutenir le poids des fibres, elle parvient à faire tenir ses œuvres debout, passant de l’état de tapisserie à celui de sculpture tridimensionnelle.

Cette transition vers la 3D marque la naissance de la Fluffy Collection, une série inaugurale de neuf pièces inspirées des vases chinois. Le concept repose sur une inversion de la matérialité : là où la céramique est dure, froide et fragile, les sculptures de Shishi San sont douces, souples et rembourrées. Ce contraste saisissant entre la forme historique et le rendu textile interroge notre rapport à l’objet précieux, dépouillé ici de sa fonction utilitaire pour devenir une présence physique presque vivante dans l’espace.

Shishi San tufted textile vase porcelain shape 2026
Photo © Yatzer — via https://www.yatzer.com/shishi-san

Une esthétique entre Bruxelles et l’Asie de l’Est

L’œuvre de l’artiste fonctionne comme un miroir de sa double culture. D’un côté, elle puise dans le répertoire des céramiques antiques d’Asie de l’Est, empruntant aux vases japonais et chinois leurs silhouettes caractéristiques et leurs motifs iconographiques. La flore, le folklore et les mythologies d’Asie du Sud et du Sud-Est nourrissent son imaginaire, peuplant ses créations de symboles réinterprétés. De l’autre côté, son quotidien bruxellois infuse directement dans ses compositions. Les déambulations au marché aux puces de la place du Jeu de Balle et les vitrines des antiquaires des Marolles constituent une source d’inspiration constante.

Cette hybridation est particulièrement visible dans des œuvres comme le Stained Glass Vase, où les motifs végétaux de l’Art nouveau bruxellois rencontrent la technique du tufting. Shishi San ne se contente pas de reproduire des formes ; elle les réinvente en les soumettant à la texture. Chaque pièce devient le réceptacle d’une narration où les époques et les géographies se superposent, créant une esthétique singulière qui a déjà attiré l’attention d’institutions comme le MAD Brussels (Centre de la Mode et du Design). C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’elle a collaboré avec le photographe Mous Lamrabat pour l’exposition A(R)MOUR, confirmant sa place au croisement du design et de l’art contemporain.

La rigueur du geste : entre pistolet et ciseaux

Le caractère vaporeux des sculptures de Shishi San masque un protocole technique d’une grande précision. Chaque œuvre commence par l’élaboration d’une armature interne, réalisée à partir de carton recyclé ou de structures rigides modelées pour définir la silhouette finale. Sur une toile de coton, l’artiste projette les fils de laine acrylique à l’aide d’un pistolet à touffeter (tufting gun). Une fois la fibre fixée à l’arrière par une couche de colle latex, commence alors l’étape la plus minutieuse : le ciselage manuel, ou carving.

Shishi San colorful punch needle textile detail 2026
Photo © Yatzer — via https://www.yatzer.com/shishi-san

Armée de ciseaux, Shishi San sculpte littéralement la laine en surface. Ce travail de ciselage permet de créer des arêtes nettes, de souligner les contours et de générer des jeux d’ombres qui donnent de la profondeur aux motifs. C’est cette étape finale qui confère aux pièces leur aspect graphique et leur définition sculpturale, transformant une surface touffue en un volume structuré. L’utilisation ponctuelle de peinture acrylique vient parfois compléter ce travail sur les textures et les nuances chromatiques, renforçant l’aspect pictural de chaque vase.

Reconnaissance et perspectives sur le marché de l’art

Depuis son exposition inaugurale à la galerie That’s What X Said à Bruxelles entre 2022 et 2023, la cote de l’artiste suit une progression régulière. Ses œuvres, présentées par EDJI Gallery lors d’événements comme The Rooms au Mix Brussels en mai 2025, atteignent des prix reflétant leur caractère unique et la complexité de leur fabrication. À titre d’exemple, le Pink Flask (2025) s’échange autour de 1 500 €, tandis que des pièces plus imposantes comme le Large White Flask (2025) atteignent 2 500 € en galerie.

La portée de son travail dépasse désormais les frontières belges. En 2025, Shishi San participe à l’Ulsan International Art Fair (UIAF) et bénéficie de résidences lors de la Textile Craft Week en Corée du Sud, témoignant d’un intérêt marqué pour sa relecture des traditions asiatiques par le prisme de l’artisanat textile contemporain. Sa collaboration avec la galerie Hashimoto Contemporary, notamment pour une exposition à Los Angeles et New York aux côtés d’Ella Emhoff, souligne l’attrait international pour cette nouvelle garde d’artistes textiles. Enfin, sa sélection par la plateforme Homo Faber consacre son savoir-faire technique au sein du paysage des métiers d’art d’excellence.

L’année 2025 marque également une étape symbolique dans son parcours avec la réalisation d’un vase sur mesure pour l’artiste Stromae, une commande privée qui illustre la résonance de son esthétique auprès d’autres figures majeures de la scène culturelle belge. En continuant d’explorer le format des flacons (Flasks) et des vases floraux en trois dimensions, Shishi San poursuit une recherche où la douceur apparente du matériau sert de support à une réflexion complexe sur l’héritage et la construction de soi.