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Ajouter Texture à GoogleLe long des parquets lustrés de la National Gallery de Londres, une page de l’histoire du confort muséal se tourne. Les visiteurs habitués aux salles 30, 31 et 32, où l’on pouvait contempler longuement La Vénus à son miroir de Velázquez ou Le Souper à Emmaüs du Caravage, ont vu disparaître une composante familière de leur expérience esthétique. Les célèbres bancs doubles au cuir rouge carmin, dont les extrémités arrondies épousaient les perspectives des galeries londoniennes depuis près de quarante ans, ont entamé une traversée de l’Atlantique. Ce mobilier, qui semblait faire partie intégrante du décorum britannique, trouve une seconde vie dans le Connecticut, au sein du prestigieux Wadsworth Atheneum.
La genèse d’un style néo-victorien
S’ils possédaient l’allure imposante des antiquités du XIXe siècle, ces bancs n’étaient pas des rescapés de l’époque victorienne. Leur conception remonte en réalité à l’année 1986, lors d’une vaste campagne de rénovation de la Barry Room de la National Gallery. Le cabinet d’architecture Gordon Bowyer & Partners — parfois référencé sous le nom de Gordon Bower & Partners — avait alors dessiné ces assises pour répondre aux exigences de solennité et de confort de l’institution. La fabrication fut confiée à Arthur Brett & Sons, ébéniste de renom basé à Norwich, qui livra les pièces entre la fin des années 1980 et le courant de la décennie 1990.
Leur structure en acajou massif, combinée à un revêtement en cuir capitonné d’un rouge profond, visait à recréer l’atmosphère feutrée des galeries historiques. Durant des décennies, ces pièces de mobilier ont supporté le passage de millions de visiteurs, devenant des repères visuels pour les amateurs d’art du monde entier. Pourtant, malgré leur robustesse apparente et leur valeur patrimoniale, les impératifs de la gestion muséale moderne ont fini par sceller leur départ de Trafalgar Square.

Les défis de la conservation et de la sécurité
Le retrait de ces bancs s’inscrit dans le cadre ambitieux du chantier du bicentenaire (1824–2024/2025) de la National Gallery, mené sous la direction de Sir Gabriele Finaldi. Ce réaménagement global des collections, synchronisé avec la réouverture prévue de la Sainsbury Wing au printemps 2025, a imposé une révision stricte des normes de sécurité et de conservation. Deux motifs principaux ont justifié le déclassement de ces assises emblématiques.
Le premier relève de la sécurité incendie. Le rembourrage et le cuir utilisés lors de leur fabrication à la fin des années 1980 ne répondent plus aux standards contemporains de résistance au feu. Le second motif, plus technique, concerne la conservation préventive des œuvres d’art. Le cuir capitonné, avec ses nombreux plis et boutons, s’avère particulièrement difficile à désinfecter et à nettoyer en profondeur. Cette configuration crée un risque de prolifération d’insectes et de nuisibles, une menace directe pour l’intégrité des toiles de maîtres. Pour pallier ces risques, le musée londonien a fait le choix de remplacer ces pièces historiques par des banquettes nues en chêne massif, plus simples à entretenir et conformes aux protocoles sanitaires actuels. Ce changement a suscité une vague de nostalgie parmi les habitués de l’institution, le public étant particulièrement attaché au confort et à l’esthétique de ces assises disparues.
De Trafalgar Square au Sussex : le temps des enchères
Afin de donner une suite à l’existence de ces bancs, la National Gallery a décidé de les proposer aux enchères plutôt que de les remiser. En octobre 2025, la maison de vente Bellmans Auctioneers, opérant depuis le West Sussex et Londres, a organisé une session intitulée Antiques & Interiors. La consignation comprenait au moins cinq grands bancs doubles en cuir rouge, identifiés sous les numéros de lots 1200, 1240, 1260, 1280 et 1360.

Les estimations pour ces pièces, témoins silencieux de l’histoire de l’art à Londres, se situaient autour de 1 200 £ l’unité (soit environ 1 400 € à 1 440 € selon les cours de l’époque). Bien que l’institution londonienne se soit séparée des objets physiques, elle a pris le soin de conserver les plans détaillés et les photographies d’archive de Gordon Bowyer & Partners. Cette précaution permettrait, si le besoin s’en faisait sentir à l’avenir, de faire fabriquer de nouvelles répliques respectant les normes de sécurité contemporaines.
Une nouvelle demeure au Wadsworth Atheneum
C’est finalement dans le Connecticut, à Hartford, que certains de ces bancs ont trouvé leur destination finale. Le Wadsworth Atheneum Museum of Art, fondé en 1842 et ouvert en 1844, s’enorgueillit d’être le plus ancien musée d’art public en activité continue aux États-Unis. L’arrivée de ce mobilier britannique n’a pas été financée par les fonds propres de l’établissement américain, mais résulte d’un don généreux d’un mécène basé à Londres.
Le transfert et la réinstallation ont été officiellement confirmés à l’automne 2026 par Matthew Hargraves, directeur du musée. Dans une communication institutionnelle, ce dernier a précisé que deux bancs de style victorien ont été intégrés au Morgan Great Hall, l’un des espaces les plus majestueux du complexe architectural de Hartford. Bien que certains observateurs aient évoqué l’arrivée d’un groupe plus important de sièges, les registres officiels du Wadsworth Atheneum documentent spécifiquement la mise en place de deux unités.
En traversant l’océan, ces bancs ne se contentent pas de changer de pays ; ils changent aussi de contexte. Dans le Morgan Great Hall, ils retrouvent une fonction identique à celle qu’ils occupaient à Londres : offrir un moment de repos aux visiteurs tout en s’intégrant dans une architecture muséale qui célèbre, elle aussi, la permanence de l’art. Ce transfert souligne la circulation continue des objets au sein de la communauté muséale internationale, où le mobilier, même lorsqu’il ne répond plus aux normes techniques d’un établissement, peut encore servir la contemplation ailleurs.


