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Ajouter Texture à GoogleÀ l’aube du XXe siècle, dans les salons feutrés de la bourgeoisie suisse, une jeune femme de vingt ans peine à passer inaperçue. Elle ne se contente pas de fréquenter les cercles artistiques ; elle redéfinit l’indépendance féminine par ses choix esthétiques radicaux et un mode de vie qui défie les conventions de son époque. Gertrud Dübi-Müller, héritière d’une fortune industrielle à Soleure, a bâti l’une des collections d’art moderne les plus audacieuses de son temps, à une période où l’avant-garde était encore perçue comme une provocation. Le Kunstmuseum Basel consacre, du 19 septembre 2026 au 7 février 2027, une exposition majeure à cette figure singulière, intitulée Van Gogh, Hodler und ein Cabriolet. Die Sammlerin und Pionierin Gertrud Dübi-Müller.
L’audace d’un portrait à l’aube de la majorité
L’histoire de sa collection commence par un acte de détermination financière et artistique frappant. En mars 1908, alors qu’elle n’a que dix-neuf ans, Gertrud visite une exposition Van Gogh à Munich avec son frère Josef. Elle y remarque le Portrait de Charles-Elzéard Trabuc, peint par l’artiste hollandais en 1889 durant son séjour à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence. À cette date, Vincent van Gogh est loin d’être l’idole mondiale qu’il deviendra ; il est encore largement considéré comme un « fou » par la critique et le public.
Le timing de la transaction révèle le tempérament de l’acheteuse. Le tableau est expédié de la Galerie Miethke à Vienne le 27 avril 1908. Gertrud attend toutefois le 30 avril pour régulariser le paiement de 40 000 francs suisses (environ 7 700 dollars de l’époque). Ce délai d’un jour n’est pas une hésitation : elle fêtait le 29 avril son vingtième anniversaire, marquant sa majorité légale et débloquant ainsi l’accès à son héritage. Orpheline de mère un mois après sa naissance et de père à l’âge de six ans, elle disposait désormais d’une indépendance financière totale qu’elle allait mettre au service de ses passions.

Ce portrait d’un surveillant d’asile, aux traits marqués et à la palette tourmentée, devient le pilier d’une collection qui inspire ses contemporains. Ses mentors, les peintres Cuno Amiet et Giovanni Giacometti, inventent même le néologisme « van gogheln » pour décrire leur enthousiasme à étudier et peindre dans le sillage du maître hollandais, stimulés par la présence de ce chef-d’œuvre dans l’entourage de leur amie.
Vitesse et altitudes : une vie de pionnière
Le titre de l’exposition au Kunstmuseum Basel souligne l’importance d’un autre objet fétiche : le cabriolet. En 1911, à vingt-trois ans, Gertrud Dübi-Müller acquiert une voiture de fabrication suisse de la marque Piccard-Pictet, affectueusement surnommée « Pic-Pic ». Très probablement la première femme du canton de Soleure à posséder et conduire un tel véhicule, elle l’utilise comme un outil d’exploration. Loin des promenades d’agrément, elle conduit son cabriolet jusqu’en Provence, sur les traces de Van Gogh et de son modèle Trabuc, documentant ses recherches avec une rigueur de chercheuse.
Son esprit d’aventure ne s’arrête pas aux routes goudronnées. Photographe avertie, elle capture la verticalité des Alpes et la vie quotidienne de ses amis artistes. Sa soif de nouveaux horizons la mène en Algérie et en Tunisie dès ses dix-neuf ans, et elle n’hésite pas à s’embarquer pour des vols en dirigeable. À quarante-neuf ans, elle confirme sa stature d’alpiniste chevronnée en réalisant l’ascension du Cervin, un exploit qui complète le portrait d’une femme refusant les limites assignées à son genre.

L’ombre et la lumière de Ferdinand Hodler
Au-delà de Van Gogh, l’exposition bâloise, placée sous le commissariat de Géraldine Meyer, met en lumière la relation privilégiée entre la collectionneuse et Ferdinand Hodler. Le peintre suisse, qu’elle rencontre dès l’âge de quatorze ans, fera d’elle l’un de ses modèles de prédilection. Hodler a réalisé pas moins de dix-sept portraits de Gertrud Dübi-Müller tout au long de sa vie. Elle incarne notamment l’une des figures de la toile monumentale Regard dans l’infini (Blick in die Unendlichkeit), une œuvre majeure conservée dans les collections permanentes du Kunstmuseum Basel.
Cette proximité avec les créateurs de son temps transforme sa demeure en un centre de gravité pour l’art moderne. Outre Hodler et Amiet, sa collection intègre des œuvres de Paul Cézanne, Gustav Klimt, Henri Matisse, Alice Bailly ou encore Aristide Maillol. Environ quatre-vingts chefs-d’œuvre issus de cet ensemble international seront réunis pour l’événement, accompagnés de documents d’archives inédits et des photographies prises par Dübi-Müller elle-même.
L’exposition permet de redécouvrir le Portrait de Charles-Elzéard Trabuc, légué par la collectionneuse à la Fondation Dübi-Müller du Kunstmuseum Solothurn, qui le prête exceptionnellement pour cette rétrospective. À travers ce parcours, c’est autant l’œil d’une experte que le tempérament d’une femme d’action qui est célébré, rappelant que l’histoire de l’art s’écrit aussi à travers l’audace de ceux qui, les premiers, ont su voir la beauté là où d’autres ne voyaient que de la folie.


