Hussein Chalayan et Acne Studios : l’alliance événement qui signe le retour du créateur visionnaire

Acne Studios Hussein Chalayan denim campaign V&A East Storehouse 2026
Photo © Fashionography — via https://thefashionography.com/fashion/collections/acne-studios-and-hussein-chalayan-revisit-the-archive/

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Au V&A East Storehouse de Londres, les vêtements de Hussein Chalayan appartiennent déjà à la collection permanente. Ils servent aussi de voisinage à de nouvelles pièces : c’est dans ce musée qu’a été photographiée la campagne de sa collaboration avec Acne Studios. Le choix du lieu donne à la rencontre une tension intéressante. Comment reprendre un travail entré dans le patrimoine sans le figer dans l’hommage ? La réponse tient dans douze pièces, beaucoup de denim et une conviction partagée par Chalayan et Jonny Johansson : une idée de mode peut encore travailler longtemps après son premier défilé.

L’archive remise à l’épreuve du vêtement

Le plus intéressant, ici, n’est peut-être pas le retour d’un nom, mais la manière dont ses recherches retrouvent un usage. La capsule puise dans trois collections du début des années 2000 : « Ventriloquy », présentée en 2001, « Medea », en 2002, et « Manifest Destiny », en 2003. Ces références délimitent un moment du parcours du créateur britannico-chypriote. Elles fournissent surtout une matière à reprendre, avec les tissus et les modèles qui constituent le vocabulaire d’Acne Studios.

Denim, jersey et cuir prennent ainsi en charge des idées issues d’une mode volontiers conceptuelle. Le déplacement compte. Il ne s’agit pas de replacer les anciennes créations sur un podium, mais de regarder ce qui résiste à un changement de support, de contexte et de regard. La collaboration se joue précisément dans cette distance entre le vêtement conservé et celui que l’on pourrait porter aujourd’hui.

Les pièces historiques et la capsule apparaissent ensemble dans la campagne. Cette proximité permet de lire le projet autrement que comme une collection nourrie de références : les vêtements qui ont fourni l’impulsion sont là, à côté de leurs prolongements. Le musée devient le lieu où l’on peut observer ce qui demeure et ce qui se transforme.

Le denim comme terrain de discussion

La partie consacrée au jean donne au dialogue son expression la plus concrète. Deux silhouettes d’Acne Studios, baptisées « 1996 » et « 2009 », sont travaillées en denim patchwork. Une chemise reprend ce principe d’assemblage. Le choix de modèles déjà inscrits dans le répertoire de la marque évite de faire table rase : le langage de Chalayan vient rencontrer des formes qui possèdent leur propre histoire.

Hussein Chalayan Acne Studios V&A East Storehouse 2026
Photo © stupidDOPE — via https://stupiddope.com/2026/10/acne-studios-x-hussein-chalayan-reimagines-conceptual-fashion-through-denim/

À ces reprises s’ajoute un nouveau jean « twisted », doté d’un imprimé python en trompe-l’œil. Le denim y suggère une autre matière par le seul effet de sa surface. Sans prétendre résumer toute la démarche de Chalayan à cette illusion, on retrouve une question qui sied à son travail : le vêtement est-il exactement ce qu’il donne à voir ? Ici, l’expérimentation reste attachée à un objet familier, plutôt qu’à une démonstration spectaculaire.

Un gilet et une robe asymétriques en denim mobilisent, eux, une construction par strates empruntée à « Manifest Destiny ». La superposition passe également dans les tee-shirts et les gilets en jersey. Cette circulation d’une technique entre plusieurs matières constitue l’un des fils les plus lisibles de la capsule. Ce qui est repris de l’archive relève moins d’une apparence à reproduire que d’une façon de bâtir le vêtement.

Le sac « Camero » prolonge ce jeu : sa nouvelle version assemble des morceaux de cuir dans des tons évoquant le denim. La couleur entretient une parenté avec les jeans, tandis que la matière change. Un tee-shirt à slogan vient enfin signaler explicitement la collaboration. Dans cet ensemble de douze pièces, la signature commune trouve donc plusieurs degrés de présence, du message affiché au détail de construction.

Johansson, admirateur et interlocuteur

Jonny Johansson ne dissimule pas le point de départ personnel de l’invitation. Le cofondateur et directeur créatif d’Acne Studios exprime son admiration pour Chalayan et pour l’influence de son œuvre sur la mode. Son intention est de lui redonner de la visibilité, en lui laissant la liberté nécessaire pour travailler. Le projet repose sur cette confiance, autant que sur une proximité revendiquée dans la place accordée à la création.

Cette asymétrie initiale, entre celui qui invite et celui qu’il admire, aurait pu conduire à une célébration respectueuse mais peu féconde. Le témoignage de Chalayan décrit au contraire un échange qui l’a amené à reconsidérer ses propres archives. Il souligne particulièrement le plaisir pris à développer le denim avec Johansson. Il relève aussi l’apport d’une équipe d’une autre génération, capable d’aborder son travail depuis un point de vue différent.

Le créateur dit avoir découvert, à travers cette relecture, la persistance de certaines intuitions. Ce constat donne sa mesure au projet. L’intérêt de l’archive ne résiderait pas seulement dans ce qu’elle raconte d’une époque, mais dans ce qu’une autre équipe parvient encore à en tirer. L’hommage laisse alors place au travail d’atelier.

Hussein Chalayan Acne Studios denim jacket 2026
Photo © Numéro — via https://numero.com/en/fashion/acne-studios-x-hussein-chalayan-collaboration-denim-archives/

Avant le musée, la terre du jardin

Pour comprendre la portée de cette remise en circulation, il faut revenir à un geste bien antérieur aux collections convoquées par Acne Studios. En 1993, pour sa collection de diplôme « The Tangent Flows », Chalayan enterre des vêtements dans le jardin familial. Il les déterre peu avant leur présentation. Le procédé fait entrer dans leur fabrication quelque chose qui échappe à la seule coupe : le temps passé sous terre.

La boutique londonienne Browns remarque ces pièces et emprunte la collection pour l’exposer en vitrine. L’année suivante, Chalayan fonde sa marque de prêt-à-porter. Ce passage du jardin à la vitrine contient déjà une singularité de son parcours : une recherche radicale peut trouver un interlocuteur commercial sans que son point de départ soit banal. La collaboration avec Acne Studios pose, sous une autre forme, cette question de la rencontre entre expérimentation et vestiaire.

Au fil de son travail, Chalayan a fait dialoguer la mode avec l’architecture et le design industriel, tout en mobilisant la technologie et les arts de la performance. Le défilé lui a servi à porter des interrogations politiques et culturelles. Cette ambition explique pourquoi la reprise de ses recherches ne peut se réduire à un choix de motifs : ce sont aussi des méthodes de conception qui demandent à être comprises.

Revenir sans relancer sa maison

La reconnaissance institutionnelle est venue tôt : Chalayan a été désigné « British Designer of the Year » en 1999 puis en 2000, avant d’être nommé membre de l’ordre de l’Empire britannique en 2006. Ses fonctions de directeur créatif chez Puma et Vionnet, comme ses collaborations avec Björk et Lady Gaga, ont placé son travail dans des cadres très différents. L’expérimentation n’a donc jamais signifié l’isolement.

Après le Covid, il a pourtant interrompu la production de sa maison et s’est consacré à l’enseignement à l’University of Applied Sciences Berlin. La capsule marque un retour à la création de vêtements avec un partenaire, et non l’annonce d’une reprise de sa griffe. La nuance est essentielle : Acne Studios lui offre ici un cadre circonscrit, douze pièces pour rouvrir un chantier, sans prétendre reconstituer tout ce qui existait auparavant.

À côté des vêtements, un autre objet doit accompagner le lancement : « Reference: Hussein Chalayan », un ouvrage édité par Acne Studios à mille exemplaires. Après la rencontre des archives et de la capsule dans le musée londonien, le livre leur donnera un support distinct. De quoi prolonger l’examen des références une fois les images de campagne passées.