Lattaquié : l’éveil d’une nouvelle ère sur la Riviera syrienne

Latakia Syria beach resort
Photo © Tripadvisor — via https://www.tripadvisor.fr/Hotels-g297903-zff10-Lattakia_Lattakia_Governorate-Hotels.html

Le grand compromis : Latakia et l’invention de la Riviera syrienne post-Assad

Sur la route qui descend d’Alep vers le sud-est, le paysage est une litanie de cicatrices. Le béton éventré des immeubles bombardés et le silence des villages désertés composent une toile de fond aride, ponctuée seulement par la présence de jeunes hommes en armes aux points de passage. Puis, presque sans transition, l’air s’adoucit. Le gris de la poussière cède la place au vert des collines et l’horizon s’ouvre sur la Méditerranée. Les patrouilles militaires s’effacent au profit d’étals de bord de route où s’empilent des bouées gonflables et des matelas pneumatiques aux couleurs criardes. Nous arrivons à Latakia, le principal port de Syrie, bastion historique de l’ère Assad, aujourd’hui laboratoire d’une normalité en pleine reconstruction.

La ville est un paradoxe à ciel ouvert. Si les rues conservent les stigmates des décombres, la corniche bruisse d’une vie nouvelle. Des femmes en robes d’été et hauts sans manches déambulent avec leurs enfants, tournant le dos aux ruines pour regarder vers le large. Latakia est une cité en métamorphose. Les signes du passé sont encore là : une luxueuse demeure, désormais occupée par des soldats du gouvernement de transition, arbore toujours sur son portail le Faucon de Quraych, emblème de l’époque précédente. Dans les poches des passants, les billets de banque portent encore l’effigie du leader qui a fui vers la Russie à la fin de l’année 2024. Mais l’esprit, lui, semble déjà ailleurs.

Entre pragmatisme et bikini : la règle du jeu social

Depuis janvier 2025, la Syrie est dirigée par Ahmed al-Sharaa, ancien leader du groupe rebelle Hayat Tahrir al-Sham, passé à une vitesse fulgurante de l’insurrection au sommet de l’État. Son gouvernement tente aujourd’hui de projeter une image de discipline institutionnelle et de pragmatisme, loin des clichés radicaux. Pour les Syriens et les observateurs internationaux, l’enjeu est de taille : ce nouveau pouvoir peut-il absorber la diversité d’un pays épuisé et méfiant ? Sur place, l’ambiance n’est pas à la peur, mais à la baignade. Près de l’eau, les habitants s’installent autour de tables en plastique, fument la shisha, enchaînent les tournées de boissons et semblent lancer un défi au reste du pays : celui de les rattraper sur le chemin de la liberté individuelle.

Cette cohabitation repose sur un compromis typiquement syrien. En juin 2025, le ministère du Tourisme a édicté des règles précises : le burkini ou une tenue modeste sont de rigueur sur les plages publiques. En revanche, les maillots de bain de style occidental, bikinis inclus, sont autorisés dans les complexes hôteliers et les clubs de plage privés. À Latakia, le contraste est saisissant, parfois à quelques mètres de distance. Sur la plage publique, les familles arrivent avec leurs glacières, leurs sacs de pain et leurs flacons de thé. Les femmes, souvent voilées et vêtues de vêtements amples, restent groupées sous les parasols tandis que les hommes se baignent en shorts longs.

« C’est magnifique », confie une habitante entre deux bouffées de shisha. Elle observe la plage parsemée de sacs de déchets où les enfants slaloment entre les chaises longues. « Ce sont surtout des Arabes qui viennent ici, pas encore d’Européens. Nous espérons que le tourisme va continuer à croître, notamment avec des visiteurs étrangers. » C’est le visage populaire et conservateur de Latakia, sociable et plein de bonhommie. Mais à quelques pas de là, sur la bien nommée Route de la Côte d’Azur, l’atmosphère change radicalement.

L’offensive du luxe et le pari du « marché vierge »

Au Hola beach club, qui vient d’ouvrir ses portes, le son des tubes de clubbing arabes et le tumulte d’une pool party accueillent plus de 300 invités dès le premier jour. L’endroit est soigné sans être guindé. Manaf Kaddour, le propriétaire, définit son établissement comme un club de plage « de luxe abordable ». On y trouve un spa, des boutiques de créateurs, un salon de beauté, une salle de sport et un nightclub en rooftop. « Depuis la libération de la Syrie, de nombreux investisseurs locaux et internationaux prévoient d’entrer sur le marché touristique », explique Kaddour. Pour lui, la vitesse est la clé du succès. Ce qui le surprend le plus ? L’absence totale d’obstruction de la part du nouveau pouvoir face à ses projets très « occidentalisés ».

Certes, l’ancienne bureaucratie n’a pas totalement disparu et le système bancaire attend toujours ses réformes, mais Kaddour affirme ne plus avoir à se soucier des pots-de-vin ou des interférences politiques dans ses affaires. Pour lui, Latakia est un « marché vierge ». L’accès à ces havres de paix privés coûte environ 9 euros pour les adultes et 4 euros pour les enfants, une somme non négligeable, mais qui n’empêche pas les visiteurs d’affluer depuis Damas, Alep ou Idlib. Abdul Wahed Daboul, directeur général de l’Afamia Hotel Resort, partage cet optimisme. Sous un portrait d’Al-Sharaa trônant sur son bureau, il assure que « Latakia est totalement différente du reste de la Syrie. Ici, les gens sont libres et ouverts d’esprit. Ils viennent pour profiter de la plage, boire un verre et ne pas s’inquiéter. »

Une sécurité nouvelle : la police touristique en action

Pourtant, l’insouciance ne se décrète pas. La sécurité est au cœur d’une négociation permanente. Une nouvelle force, la police touristique, a été créée. Ses officiers, vêtus d’uniformes bleu profond, patrouillent sur les plages et les sites historiques. Leur rôle exact reste en cours de définition : ils ne sont pas une police des mœurs, mais doivent assurer la sécurité des biens et des personnes. Le chef de cette force à Latakia, Osama Marandi, commande 225 officiers, dont 50 femmes. « Bienvenue dans la nouvelle Syrie », lance-t-il avec une chaleur étudiée.

Parmi eux, Rama Ghanem, une ancienne enseignante qui a choisi de rejoindre les rangs de la police pour aider sa ville natale à se développer. « L’ancienne Syrie était belle, mais aujourd’hui elle change pour le mieux. Avant, il n’y avait pas de règles ; maintenant, il y en a. C’est notre Syrie, celle du peuple », affirme-t-elle. Les lois sont désormais plus claires, même si elles peuvent paraître restrictives pour certains. Outre l’interdiction de l’alcool sur les plages publiques, des restrictions limitent l’accès de certains secteurs aux groupes d’hommes seuls, afin de favoriser une ambiance familiale et de prévenir le harcèlement. « Nous n’avons pas de problème avec les bikinis », précise le chef de la police, avant que Rama Ghanem n’ajoute : « Ils sont autorisés et nous les accueillons favorablement, tout comme le gouvernement, mais pas dans les espaces publics. »

Une mosaïque culturelle à l’épreuve du temps

Au cœur de la ville, Latakia révèle ses trésors historiques cachés au détour de rues étroites. Ilyas Karkhour, gardien de l’église arménienne de la Vierge Marie, guide les rares visiteurs à travers ce sanctuaire de pierre vieux de 820 ans. Le centre-ville est une mosaïque : les églises côtoient les mosquées, les commerçants passent de l’arabe à l’arménien, et les communautés alaouites, sunnites et chrétiennes vivent côte à côte. C’est cette mixité qui, selon Caroline Chrakiam, une habitante rencontrée sur la plage de Blue Beach, constitue l’essence même de la Syrie. « Pour l’instant, nous attendons de voir », tempère-t-elle cependant.

L’attente et l’observation sont devenues les réflexes de survie des habitants de la côte. Si l’espoir et une certaine forme de liberté sont palpables, la certitude manque encore. Pour certains revenus des Émirats arabes unis, la plage reste un lieu où l’on se rend avec une légère appréhension, le souvenir des couvre-feux et de l’anxiété des années de guerre étant encore trop frais. « Il reste un peu de peur », confie Kanz, un autre habitant de Latakia. « Il nous faut du temps pour faire pleinement confiance à ces nouveaux dirigeants, et pour qu’ils acceptent pleinement qui nous sommes. »

À la tombée de la nuit, le quartier chrétien de la rue America s’anime. Au Abu Ghassan Pub, les conversations se font bruyantes autour des matchs de football diffusés sur les écrans. Soudain, tout s’éteint : une coupure de courant. Personne ne bronche. Karim Morcos, un habitué, hausse les épaules. Il note que ces interruptions sont désormais moins fréquentes et moins longues qu’auparavant. En quittant le pub, on remarque sur une étagère une casquette rouge dont le slogan, clin d’œil ironique, proclame : « Make Syria Great Again ». Une blague, sans doute, mais qui résonne comme une prière muette dans cette ville qui refuse de sombrer.

Informations pratiques et contexte économique

Le redressement de la Syrie a pris un tournant décisif lors de la visite de Donald Trump dans le Golfe en 2025, entraînant la levée des sanctions américaines. Ce signal a ouvert la voie aux capitaux étrangers. L’an dernier, le pays a signé des contrats d’investissement touristique pour une valeur de 1,3 milliard d’euros. Ces fonds sont destinés à la construction de complexes hôteliers, à la rénovation de zones historiques et à l’amélioration des infrastructures routières. Latakia espère ainsi attirer des investissements du Golfe pour transformer son littoral en une destination estivale internationale.

Pour les voyageurs, quelques détails logistiques sont à noter : les cartes de crédit ne sont généralement pas acceptées, il est donc impératif de se munir de dollars américains ou de livres syriennes en espèces. Les visas de tourisme peuvent être obtenus à l’arrivée (environ 130 euros pour les détenteurs de passeports européens). L’aéroport international d’Alep est le point d’entrée le plus proche, situé à environ deux heures et demie de route de Latakia. Outre ses plages, la région abrite des sites archéologiques majeurs comme Ugarit, berceau de l’alphabet datant de 6 000 avant J.-C., ainsi que la forteresse médiévale de Qalaat Sahyun, classée au patrimoine mondial de l’Unesco.