Depuis le jeudi 17 septembre 2026, la silhouette familière de la Cinquième Avenue a radicalement changé. Dans les niches de la façade Beaux-Arts du Metropolitan Museum of Art, d’ordinaire dévolues à la statuaire classique ou laissées vacantes, se déploient désormais les structures hybrides de Liu Wei. L’artiste pékinois, né en 1972, signe ici sa première intervention institutionnelle d’envergure aux États-Unis avec une commande intitulée The Genesis Facade Commission: Liu Wei, Speculation. Ces quatre sculptures monumentales, conçues spécifiquement pour l’architecture de Richard Morris Hunt, interrogent les notions de structure, de défaillance et de reconstruction dans un langage visuel qui refuse toute catégorisation simple.
Une archéologie du présent en quatre actes
L’installation se décompose en quatre pièces distinctes, portant les titres cryptiques de Speculation / Λ, Speculation / G, Speculation / c et Speculation / h. Ce choix de titraillage, mêlant lettres latines et grecques, semble faire écho à la complexité des matériaux employés. Liu Wei a assemblé un inventaire hétéroclite : composite de fibre de verre, acier, bronze, alliage d’aluminium et peinture polyuréthane. Plus surprenant encore pour une exposition en extérieur soumise aux intempéries new-yorkaises, l’artiste a intégré des chaînes en fer et du cuir brut de bovin (rawhide), apportant une dimension organique et presque charnelle à ces structures par ailleurs très industrielles.
Visuellement, l’œuvre frappe par son assemblage de formes biomorphes et de géométries modernistes. Des sphères lisses côtoient des ossatures métalliques rigides, créant un contraste entre la fluidité du vivant et la rigueur de la construction urbaine. Un motif récurrent s’impose au regard : celui de la main humaine. Ces mains monumentales, disposées à la base des pièces principales, adoptent des positions évoquant des mudras, ces gestes symboliques issus des traditions spirituelles asiatiques. Ce recours à l’iconographie manuelle ancre les sculptures dans une dimension anthropologique, rappelant que derrière chaque transformation architecturale ou archéologique se cache le geste, l’outil et l’intention humaine.
La poétique de la suture et du changement
Travaillant depuis Pékin, une métropole marquée par une mutation urbaine perpétuelle et ultra-rapide, Liu Wei insuffle dans cette commande une réflexion sur les cycles de rupture. Ses œuvres ne sont pas des blocs monolithiques, mais des assemblages qui semblent avoir été brisés puis réparés, ou « suturés ». Cette thématique de la réparation est centrale dans son exploration des périodes d’instabilité civique et de changement social. Les sculptures du Met deviennent ainsi des métaphores des sociétés contemporaines, contraintes de composer avec les vestiges du passé pour ériger de nouvelles structures, souvent précaires ou contradictoires.
Le choix des matériaux n’est pas étranger à cette narration du chaos organisé. Le cuir brut, soumis aux variations de l’air, et le bronze, métal immuable, dialoguent sur la pérennité des civilisations. L’artiste utilise ces références architecturales et archéologiques non pas pour célébrer l’histoire, mais pour examiner la manière dont nous habitons le présent au milieu des ruines et des chantiers. Sous la direction de Lesley Ma, conservatrice (Ming Chu Hsu and Daniel Xu Curator) au département d’art moderne et contemporain du Met, l’exposition met en lumière cette capacité de Liu Wei à transformer des matériaux industriels froids en une réflexion sensible sur la fragilité de nos édifices sociaux.
Un jalon stratégique pour le Metropolitan Museum
Cette septième édition de la commande de façade revêt une importance historique particulière pour l’institution. Il s’agit du premier projet d’une telle ampleur confié à un artiste basé en Chine depuis 2006. L’initiative s’inscrit dans une volonté de diversification et d’ouverture internationale, portée par le partenariat pluriannuel avec la marque automobile Genesis. Liu Wei succède ainsi à Lee Bul (2024) et Jeffrey Gibson (2025), marquant la troisième collaboration sous l’égide de ce mécénat.
Au-delà de l’esthétique, ce projet préfigure l’avenir architectural du musée. L’installation de Liu Wei sert de prologue visuel à la programmation du futur pavillon d’art moderne et contemporain, le Tang Wing, dont l’ouverture est officiellement annoncée pour 2030. En investissant l’enveloppe extérieure du bâtiment, le Met signale sa mue : l’art contemporain n’est plus seulement une section à l’intérieur des murs, mais devient la première interface avec la ville. Le financement de cette opération d’envergure repose sur un réseau de soutiens solides, incluant le Director’s Fund, l’East West Bank, la Hazen Polsky Foundation, ainsi que les contributions de Zimo Zeng et de la galerie Lehmann Maupin. Des soutiens complémentaires ont été apportés par White Cube, Audrey Ou, Marietta Wu & Thomas Yamamoto, ainsi que Jerry Speyer & Katherine Farley.
Une œuvre accessible au cœur de la cité
L’un des aspects fondamentaux de cette commande réside dans son accessibilité. Contrairement aux galeries intérieures dont l’entrée reste soumise à la billetterie générale du musée, les sculptures de la façade sont visibles gratuitement par tous les passants de la Cinquième Avenue. Cette volonté de placer l’art de Liu Wei directement dans le flux de la vie urbaine renforce le propos de l’artiste sur la ville comme espace de confrontation et de création permanente. Les œuvres resteront en place jusqu’au 8 juin 2027, offrant aux New-Yorkais et aux visiteurs une année complète pour observer comment ces structures réagissent au passage des saisons.
Pour ceux qui souhaitent approfondir la démarche de l’artiste, un événement intitulé An Evening with Liu Wei est organisé le mardi 22 septembre 2026 à 18 h 30. Cette rencontre publique, associant Liu Wei et la commissaire Lesley Ma, est proposée gratuitement sur réservation. Ce sera l’occasion de décrypter les tensions à l’œuvre dans Speculation, entre l’acier rigide et le cuir brut, entre la tradition des mudras et l’agression des formes industrielles. Si le devenir des œuvres après la clôture de l’exposition en juin 2027 n’a pas encore été communiqué par l’institution, leur impact sur la façade historique du Met marque d’ores et déjà un tournant dans la manière dont le musée dialogue avec la création chinoise contemporaine.


