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Ajouter Texture à GoogleDans les rues de Singapour, le silence qui suit la fermeture d’un établissement n’est plus une anomalie, mais une statistique pesante. Entre janvier et avril dernier, 1 267 commerces de bouche ont baissé définitivement leur rideau, laissant derrière eux des espaces vides et une scène gastronomique en proie au doute. On pourrait croire que l’effervescence qui caractérisait la cité-État s’est évaporée, victime d’une saturation ou d’une conjoncture implacable. Pourtant, au milieu de ce paysage chahuté, une silhouette reste impassible, presque sereine : celle d’Indra Kantono. Ce stratège de l’hospitalité, cofondateur de l’influent Jigger & Pony Group, ne se contente pas de maintenir ses positions. En l’espace de six mois, il a imposé deux nouveaux concepts majeurs, prouvant que si le modèle classique s’essouffle, la soif d’expériences authentiques, elle, n’a jamais été aussi vive. Pour cet entrepreneur d’origine indonésienne, la crise n’est pas un frein, mais un révélateur qui force à repenser le lien social entre les murs d’un bar.
La lucidité comme préalable à la création
Le succès fulgurant de ses deux dernières adresses, Pop City et BOP, ne doit rien au hasard ou à une précipitation opportuniste. Indra Kantono cultive une approche que l’on pourrait qualifier de chirurgicale. Là où d’autres se lancent tête baissée dans des tendances éphémères, il impose un temps de pause, une observation honnête et presque clinique de l’écosystème urbain. La question qu’il se pose avant chaque projet est simple, mais redoutable : qu’est-ce qui manque réellement à cette ville ? Dans un marché devenu ultra-compétitif, la réponse ne réside plus dans l’accumulation de références prestigieuses ou de décors ostentatoires. Elle se trouve dans la capacité à occuper des zones grises, ces espaces de liberté qui échappent aux classifications habituelles.
Singapour bénéficie d’un avantage paradoxal : l’absence de traditions rigides en matière de mixologie. Contrairement à Londres ou New York, la ville n’est pas prisonnière de codes séculaires. Cette souplesse permet au groupe de Kantono de puiser dans un répertoire mondial pour inventer des formats hybrides. On y croise l’hospitalité millimétrée du Japon, la rigueur des techniques européennes et la palette aromatique exubérante de l’Asie du Sud-Est. Le résultat est une proposition mouvante, où le bar n’est plus seulement un lieu de consommation, mais un laboratoire culturel où les frontières s’effacent au profit de ce qu’Indra Kantono nomme des formats « inclassables ».
De Tokyo à Séoul : le pari de l’identité forte
Le premier volet de cette offensive créative, Pop City, s’est tourné vers l’archipel nippon. Loin des clichés sur les bars de palace guindés, l’endroit s’inspire de l’esprit des « snack bars » contemporains du Japon, ces établissements de quartier où l’intimité prime sur le spectacle. C’est un hommage à une certaine forme de convivialité discrète, presque secrète, qui résonne particulièrement dans une métropole aussi rapide que Singapour. À peine l’encre de ce premier succès séchait-elle que BOP voyait le jour, avec une ambition radicalement différente mais tout aussi ancrée : devenir le premier véritable bar de « cocktail-dining » coréen de la ville.
Pour BOP, la notion de racines n’est pas un argument marketing, mais le socle même du projet. Le concept a été confié à Uno Jang, le directeur créatif sud-coréen du groupe, qui a puisé dans ses propres souvenirs d’enfance et de jeunesse pour dessiner l’âme du lieu. Il ne s’agit pas de reproduire un décor de série coréenne à la mode, mais de capturer l’essence même de la culture du partage et de la fête telle qu’elle se pratique à Séoul. Cette authenticité vécue, cette part d’intime injectée dans le design et la carte, explique sans doute pourquoi les files d’attente ne désemplissent pas devant l’entrée de BOP. Le public ne vient pas seulement chercher un verre parfaitement exécuté ; il vient s’immerger dans une mémoire collective mise en scène avec élégance.
L’architecture du dialogue : le bar comme « troisième lieu »
Indra Kantono défend une vision presque sociologique de ses établissements. Pour lui, un bar doit fonctionner comme un « troisième lieu », cet espace de transition entre le domicile et le travail, essentiel à l’équilibre d’une société. Dans un contexte mondial marqué par les divisions et les incertitudes, ces adresses deviennent des refuges nécessaires. L’entrepreneur est convaincu que le rôle d’un comptoir est de faciliter la conversation, de permettre à des inconnus d’échanger pendant quelques heures, d’aplanir les différences par la simple magie d’une hospitalité bienveillante. Le personnel y est d’ailleurs formé non seulement à la technique, mais surtout à cette approche humaine, transformant chaque visite en une parenthèse chaleureuse, comparable à une soirée dans le salon d’un ami proche.
Cette philosophie se traduit concrètement dans l’aménagement de l’espace. Rien n’est laissé au hasard en matière d’ergonomie sociale. Kantono accorde une importance capitale à la hauteur des comptoirs, à la largeur des barres de pied et même à la forme des tables. Tout est conçu pour encourager l’interaction visuelle et physique, tant entre les clients qu’avec les équipes de service. L’objectif est de briser les barrières invisibles qui isolent souvent les individus dans les lieux publics. Un bar réussi, selon lui, est un endroit où l’architecture elle-même murmure aux invités qu’ils sont libres d’engager la discussion.
La science de l’atmosphère : lumière et infrastructure
Au-delà de l’aspect social, Indra Kantono maîtrise les codes plus subtils de l’ambiance, ceux qui agissent sur l’inconscient des visiteurs. Sa recette pour créer le lieu idéal repose sur des piliers sensoriels précis. Le premier est la lumière. Il bannit les éclairages froids ou uniformes, préférant recréer l’attrait instinctif de l’être humain pour la flamme. Pour lui, la lumière d’un bar doit évoquer la chaleur d’un feu de camp ou l’éclat d’une bougie, générant un sentiment immédiat de sécurité et de confort. C’est ce « glow » particulier qui donne aux visages une douceur particulière et invite à la confidence une fois la nuit tombée.
Enfin, l’excellence opérationnelle reste le moteur silencieux de ses succès. Kantono insiste sur un point souvent négligé par les créateurs trop focalisés sur l’esthétique : l’infrastructure de service. Un beau lieu perd tout son sens si le service est lent ou approximatif. Pour éviter cet écueil, il équipe ses établissements de counters de service en surnombre, pensés pour l’efficacité absolue. Cela permet aux équipes de rester disponibles pour les clients, de s’assurer que les verres ne restent jamais vides et que les attentions ne faiblissent pas, sans jamais donner l’impression de courir après le temps. C’est cette alliance entre une vision humaniste profonde et une rigueur technique implacable qui fait du Jigger & Pony Group une exception notable dans le paysage singapourien. Alors que la ville se questionne sur son avenir nocturne, Indra Kantono apporte une réponse concrète : le luxe de demain ne sera pas dans l’épate, mais dans la justesse du lien humain.


