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Ajouter Texture à GoogleDes étoffes indiennes acheminées par des marchands florentins, puis un créateur de New Delhi invité à présenter son travail à Florence : Kartik Kumra voit dans ce rapprochement autre chose qu’une coïncidence de calendrier. Pour son rendez-vous avec Pitti Uomo, en janvier 2027, le fondateur de Kartik Research entend revenir sur cette circulation ancienne des textiles, mais en inverser le sens. Cette fois, celui qui les travaille vient aussi en proposer la lecture. Le déplacement est discret, presque littéral. Il donne pourtant à cette invitation sa portée : regarder la création indienne depuis ses propres références, plutôt que comme un réservoir de matières pour l’imaginaire européen.
Florence, destination et sujet de recherche
Le projet conçu pour Florence prendra pour point de départ un lien historique que Kumra souhaite explorer : le rôle des négociants florentins dans le voyage des tissus indiens et la façon dont ces étoffes ont contribué à l’univers visuel associé à la ville. Le créateur s’intéresse aussi à ce qu’elles ont pu représenter en matière de désir et de distinction. Son propos porte donc autant sur la circulation des marchandises que sur celle des goûts.
Ce choix évite de traiter Florence comme un simple décor de prestige. La ville devient le sujet du travail présenté. Dans cette perspective, l’invitation de Pitti permet de reprendre un échange ancien depuis l’autre rive : une maison installée à New Delhi revient sur une histoire dont les textiles de son pays furent l’un des matériaux. Kumra y voit une occasion de poursuivre ses recherches en laissant les rencontres et les lieux infléchir leur direction.
Il faudra attendre la présentation pour découvrir la traduction vestimentaire de cette piste. Le contenu annoncé ne permet pas encore de décrire les pièces, ni la forme précise de l’événement. Cette réserve compte : l’intérêt du rendez-vous tient pour l’instant à une intention, celle de mettre en relation une histoire textile et le regard contemporain d’un créateur indépendant.
Une jeune maison déjà bien au-delà de Delhi
Fondée en 2021, Kartik Research possède aujourd’hui deux boutiques en propre, à Delhi et à New York. Cette double implantation situe assez clairement son ambition. Le centre de gravité créatif reste indien, tandis que la marque s’adresse à une clientèle internationale. Son développement commercial donne une dimension concrète à ce dialogue : les vêtements ne circulent pas seulement dans les discours consacrés à l’artisanat, ils trouvent place dans des espaces de vente aux identités distinctes.

Mr Porter, Selfridges et Harrods distribuent les collections, tout comme Lane Crawford, Biotop et Mohawk General Store. S’y ajoute Dover Street Market, dans ses adresses de Londres, New York, Los Angeles, Ginza, Paris et Pékin. L’étendue de ce réseau importe moins comme tableau de chasse que comme indice de réception. Une proposition fondée sur des techniques indiennes peut désormais être regardée et achetée dans plusieurs capitales sans que son ancrage local soit effacé.
La reconnaissance personnelle de Kumra a suivi un rythme soutenu. En 2025, il a intégré le BoF 500 et la liste des cent personnalités les plus influentes de Time, tout en recevant le FTA 2025 Guest Country Award – India. En 2026, il figurait parmi les demi-finalistes du prix LVMH. Ces distinctions ne disent pas à elles seules ce que valent les vêtements. Elles permettent en revanche de mesurer l’attention acquise en quelques années par une marque encore jeune.
Le travail manuel comme point de départ
Pour comprendre ce qui se joue derrière cette visibilité, il faut revenir à la fabrication. Chez Kartik Research, les tissus sont réalisés sur des métiers à tisser manuels et les broderies exécutées à la main. La marque collabore avec des maîtres artisans qui s’emploient à réactiver des métiers indiens tombés dans l’oubli. Le geste humain n’intervient donc pas seulement pour enrichir une surface : il participe à la construction du vêtement dès la matière.
Kumra défend ainsi une manière de s’habiller qui rende perceptible la présence de ceux qui produisent. C’est une ambition précise, plus exigeante qu’un recours décoratif à quelques signes d’authenticité. Elle engage une relation avec des détenteurs de savoirs et pose la question de leur place dans la création actuelle. Faire connaître ces pratiques à un public mondial suppose de leur donner une existence au présent, pas seulement de rappeler leur ancienneté.
La distinction est essentielle dans le luxe. Une technique peut être montrée comme un vestige précieux, ou devenir l’instrument d’une proposition nouvelle. Le travail de Kartik Research privilégie cette seconde possibilité. L’irrégularité liée à la main y trouve sa valeur sans qu’il soit nécessaire de transformer le vêtement en objet de nostalgie. Ce qui compte est moins la promesse d’un passé intact que la capacité d’un savoir-faire à produire des formes d’aujourd’hui.

Du rock psychédélique à l’art indo-moderniste
Les références de Kumra éclairent cette position. Ses collections puisent notamment dans le rock psychédélique des années 1960 et dans l’art indo-moderniste des années 1980. Entre ces deux foyers d’inspiration, aucun récit d’une Inde immobile. On rencontre au contraire des expressions culturelles situées dans des époques différentes, avec leurs aspirations et leurs façons de déplacer les codes.
Ce goût pour les sous-cultures indiennes donne de l’épaisseur au projet. Le patrimoine n’y désigne pas uniquement un ensemble de techniques transmises ; il comprend aussi des images, des sensibilités et des mouvements artistiques. Kumra cherche comment les pratiques artisanales peuvent porter la trace de ces transformations. Le passé auquel il se réfère n’est donc pas homogène. Il contient déjà des ruptures.
C’est là que la proposition gagne en singularité. Associer tissage manuel et références musicales ou artistiques permet de sortir d’une opposition trop commode entre tradition et modernité. La question devient plus intéressante : que peut raconter une technique ancienne lorsqu’elle rencontre une culture qui a elle-même voulu changer les formes ? Chez Kartik Research, cette interrogation fournit un terrain de création plutôt qu’un simple argument de présentation.
Ce que Pitti choisit de mettre en lumière
Francesca Tacconi, responsable des événements spéciaux de Pitti Immagine, situe précisément l’intérêt de cette invitation dans la réflexion menée par la marque. Elle insiste sur la contemporanéité des silhouettes et sur une approche de l’artisanat dégagée de la célébration nostalgique. Dans sa lecture, les techniques indiennes doivent être reconnues pour leur autorité créative et intellectuelle, et non maintenues dans une catégorie exotique.
Le choix de Pitti engage ainsi une certaine définition du luxe : la valeur réside aussi dans une connaissance incorporée au geste, dans les variations du travail manuel et dans la capacité à en tirer un langage actuel. Cette lecture rejoint le projet de Kumra sans le réduire à une mission de sauvegarde. Préserver un métier et lui ouvrir un avenir créatif sont deux ambitions liées, mais distinctes.
Kartik Research sera le deuxième invité créateur de la 111e édition de Pitti Immagine Uomo, annoncée à Florence du 12 au 15 janvier 2027, après Dunhill. Kumra mesure ce que représente, pour sa maison indépendante, l’entrée dans un programme auquel ont participé de nombreux créatifs avant lui. Son événement est prévu le mercredi 13 janvier, la veille de la présentation de Dunhill. À cette date, la recherche sur le voyage des étoffes indiennes devra quitter le registre de l’intention pour prendre une forme visible à Florence.


