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Ajouter Texture à GoogleLes ruelles étroites et les maisons à cour intérieure de Fareej Al Asmakh portent en elles la scansion d’un mode de vie ancien. À partir du 5 novembre 2026, ce quartier historique de Doha devient l’écrin d’une confrontation silencieuse entre l’architecture vernaculaire du Golfe et la création contemporaine. Programmée dans le cadre de la deuxième Biennale Design Doha sous l’égide de Qatar Museums, l’exposition Interlaced: Dialogues in Design s’empare de ce décor non pas pour l’illustrer, mais pour le questionner. Sous le commissariat d’Etienne Bastormagi, l’événement déplace le curseur : il ne s’agit plus de piller un répertoire formel ou d’imprimer des motifs orientalisants sur du mobilier moderne, mais de disséquer des rituels, des lieux et des méthodes de fabrication pour en extraire une grammaire nouvelle.
Le pari intellectuel de la curation repose sur une exigence de traduction. Les douze pièces présentées jusqu’au 31 janvier 2027 agissent comme des sismographes d’une mémoire régionale confrontée aux impératifs de la production actuelle. Comment un geste éphémère, une habitude nomade ou une posture corporelle peuvent-ils se cristalliser dans le verre, le métal ou la pierre ? C’est à cette question que répondent les designers sélectionnés, en refusant la simple citation au profit d’une ingénierie de la transposition.
L’exigence du passage à l’acte
Cette maturité conceptuelle ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’un long processus d’incubation piloté par FROMM.Lab, la plateforme de développement créatif adossée à la marque FROMM. Tout a commencé lors de la Milan Design Week 2025, date du lancement de ce premier concours international. Face à un afflux massif de candidatures — plus de 120 propositions émanant d’une cinquantaine de pays —, le jury a resserré sa sélection autour de douze projets. S’en est suivie une année entière d’accompagnement technique.
L’enjeu de ce mentorat s’éloigne de la pure théorie. Dessiner un concept est une chose ; résoudre les tensions d’assemblage, définir les tolérances d’un matériau et viabiliser la fabrication en est une autre. Ce banc d’essai rigoureux a d’ailleurs permis à quatre de ces pièces (SARJ, Bastion, Minara et Dusk-Dawn Dune) de s’exposer en avant-première à Alcova, lors de la grand-messe milanaise du design au printemps 2026. La pertinence de la démarche a également trouvé un écho institutionnel : Minara s’est hissé en finale du prix de design de l’Institut du monde arabe, pendant que Dusk-Dawn Dune retenait l’attention des Isola Design Awards.
Solidifier l’éphémère et le mouvement
Au cœur de l’exposition, plusieurs créateurs s’attaquent à la notion de fugacité, cherchant à donner un poids et une densité à ce qui, par essence, se déploie et se replie. Le studio japonais KURANOIE illustre parfaitement cette dynamique avec la table basse Unfurl. L’objet puise son inspiration dans la sufra, ce tissu traditionnellement étalé à même le sol pour accueillir les repas partagés. Les designers ont figé les drapés et les plis de ce textile temporaire dans une confrontation de matériaux froids et immuables : le verre et le travertin. L’usage originel est mémorisé, mais son incarnation bascule dans une pérennité minérale.
La designer italienne Cecilia Rinaldi opère un glissement similaire avec SARJ. En partant de l’ergonomie de la selle bédouine, elle orchestre un carambolage technique. Son assise fait dialoguer la chaleur d’un cuir tricoté à la main avec la rigueur clinique d’une structure en aluminium découpé au laser. L’objet final documente le choc entre la rugosité de l’artisanat ancestral et la précision de la machine industrielle. À une autre échelle, G&L Studio s’empare du khoos, le tressage minutieux des feuilles de palmier, pour le repenser sous la forme d’un système modulable qui se décline en banc et en console, modifiant ainsi le statut d’une technique rurale pour l’adapter aux standards de l’aménagement intérieur.
Architectures intimes et chorégraphies sociales
Si la matière et l’artisanat constituent un axe fort, le corps humain et son environnement bâti nourrissent une autre frange de l’exposition. Dans Bastion, Daniel Heilig force le destin en provoquant une rencontre improbable. Le designer fusionne la sévérité géométrique des fortifications qataries avec la complexité mathématique des assemblages en bois japonais. L’hybridation de ces deux langages constructifs, que rien ne prédisposait à se croiser, génère une esthétique de la robustesse d’une grande précision.
D’autres propositions se lisent comme des arrêts sur image d’habitudes sociales. L’Égyptienne Abeer Borhan signe SHE, une console dont les lignes évoquent la tension de la nuque et l’équilibre des femmes transportant des récipients sur leur tête. La Saoudienne Areej AlGhonaim, de son côté, traduit l’amplitude et le tombé des vêtements traditionnels des femmes de la tribu Ghamid (issue du sud de l’Arabie saoudite) à travers les volumes de la chaise GAMID.
Le rituel s’inscrit aussi dans le rapport au cycle des saisons et aux départs. Le collectif qatari composé d’Amina Fakhroo, Noof Al-Naama et Noor Al-Abdulmalik explore la coutume locale du Hiyya Biyya — une tradition printanière mêlant les enfants, les plantations éphémères et l’attente du retour des pèlerins. Leur interprétation prend les traits d’une chaise d’extérieur intégrant un bac à plantes, liant physiquement le repos et la croissance végétale.
Dompter les spectres lumineux
L’ultime volet du parcours conçu par Etienne Bastormagi s’attaque à l’immatériel. Trois pièces traitent de la lumière, élément central de la perception de l’espace dans l’architecture moyen-orientale. Avec NAFURA, l’Espagnole Catalina Martínez Rojo utilise les propriétés de réfraction d’un verre texturé pour imiter le ruissellement et le mouvement perpétuel d’une fontaine. La lumière s’y fait liquide.
Dans un registre plus monumental, Ismail Hutet et Blanca Scully présentent Minara: Pillars of Light. Ce luminaire emprunte sa rythmique visuelle aux salles hypostyles des mosquées et des palais, reprenant l’alternance stricte des strates de pierre claire et sombre pour structurer le faisceau lumineux. Enfin, la lampe Dusk-Dawn Dune de Xinyi Wang capte la géométrie mouvante des déserts. Elle restitue les variations subtiles des ombres portées sur les crêtes de sable aux heures de transition entre le jour et la nuit.
Placés dans les espaces collectifs de Fareej Al Asmakh, ces douze objets n’arrivent pas en terrain neutre. Ils imposent leur matérialité contemporaine face aux murs anciens du quartier. La réussite du projet réside dans cette friction : l’exposition ne se sert pas de l’histoire de Doha comme d’une simple toile de fond, elle l’utilise comme une caisse de résonance pour tester la solidité de ses propres créations.


