Faites de Texture une source préférée sur Google pour nous soutenir
Ajouter Texture à GoogleÀ New York, l’obsession est une forme d’art à part entière. Pour Josh Safdie, cinéaste dont le nom est devenu indissociable d’une certaine tension urbaine électrique, le passage du grand écran à la feuille de papier ne pouvait se faire sans un certain débordement. Ce qui devait être, à l’origine, une simple liste ordonnée de dix films références sur la métropole s’est transformé en une cartographie mentale dense, raturée et sédimentée. Intitulée Top 10 NYC Films — bien que les documents techniques de l’atelier aient un temps suggéré le titre plus explicite de Top 100 NYC Films —, cette œuvre marque l’entrée officielle du réalisateur de Uncut Gems et Good Time dans le monde de l’estampe contemporaine.
La dérive créative d’un perfectionniste
Le point de départ de cette pièce, éditée en 2026, est d’une simplicité presque académique : consigner dix chefs-d’œuvre cinématographiques capturant l’âme de New York sur un morceau de carton bleu découpé sur mesure. Mais pour Josh Safdie, l’exercice de la synthèse s’est rapidement heurté à la réalité d’une cinéphilie bouillonnante. Incapable de limiter son choix à une dizaine de titres, l’artiste a laissé sa main envahir l’espace disponible. Le résultat visuel évoque le montage serré de ses propres longs-métrages : une accumulation de mentions manuscrites, d’insertions nerveuses et de repentirs graphiques.
Cette prolifération crée une incertitude quant au décompte final des œuvres citées. Si Josh Safdie et son éditeur qualifient volontiers la liste de « 112 des 10 meilleurs films de NYC », un recensement minutieux effectué lors de la présentation de l’œuvre à l’automne 2026 fait état de 115 titres. Cette divergence, loin d’être une erreur, illustre la nature organique d’un travail où chaque ajout semble en appeler un autre, transformant une liste de recommandations en un objet plastique complexe.
Une archéologie de la correction
La réalisation de cette estampe par l’atelier Two Palms, situé au cœur de SoHo, a nécessité un déploiement technique d’une grande sophistication. Pour restituer l’aspect brut et accumulatif de l’original, le procédé de la sérigraphie en 20 couleurs a été privilégié. Le format, imposant (environ 99,1 × 112,4 cm), permet de distinguer les multiples couches de corrections qui font la richesse de la pièce.
L’œuvre n’est pas une simple reproduction de texte ; elle est une étude sur la matérialité de la pensée. L’alternance entre zones mates et surfaces brillantes vise à reproduire fidèlement les différentes strates de modifications apportées par Safdie. On y retrouve trois techniques distinctes de masquage au blanc correcteur : la peinture appliquée manuellement, le papier collé et une peinture craquelée spécifique. Ces interventions créent une hiérarchie visuelle où les instruments utilisés trahissent l’importance des films. Les titres inscrits au marqueur épais Sharpie semblent l’emporter sur ceux notés au feutre fin Micron, signalant une promotion au sein du panthéon personnel de l’artiste. À cela s’ajoute un système de surlignage en trois couleurs dont la signification thématique reste, par choix, un mystère non élucidé.
L’essence de la ville hors-champ
Pour Josh Safdie, la sélection ne répond pas aux critères classiques du canon cinématographique ou aux listes de prestige habituelles. L’artiste privilégie la restitution de ce qu’il nomme l’essence de New York. Ce ne sont pas tant les conditions de tournage ou la célébrité des scènes qui importent, mais plutôt la capacité d’un film à évoquer l’odeur d’un quartier, la topographie précise d’une rue ou cette sensation d’une vie qui continue d’exister en dehors du cadre, dans le « hors-champ » permanent de la mégapole.
Cette approche sensorielle du cinéma trouve un écho dans le parcours plastique de l’artiste. Diplômé de Boston University en 2007, Josh Safdie a fait ses armes en tant qu’assistant d’atelier auprès du sculpteur Tom Sachs. On retrouve dans Top 10 NYC Films cette influence de l’esthétique artisanale, brute et sans artifice qui caractérise le travail de Sachs. Parallèlement à sa carrière de cinéaste et à ses projets au sein du collectif Red Bucket Films, Safdie a toujours maintenu un pied dans l’art objet, notamment en co-fondant en 2012 le Mmuseumm, un espace d’exposition atypique logé dans une ancienne gaine de monte-charge à Manhattan.
De l’atelier aux collections permanentes
Éditée à seulement 50 exemplaires signés — pour lesquels Safdie a utilisé un crayon graphite Staedtler 2B volontairement émoussé afin de ne pas percer le papier lors du paraphe —, l’œuvre a immédiatement suscité l’intérêt des institutions. Le Whitney Museum of American Art a d’ores et déjà intégré l’estampe à sa collection permanente, confirmant la valeur documentaire et artistique de cette cartographie urbaine.
Le lancement officiel a eu lieu lors d’une soirée caritative le 19 octobre 2026 chez Christie’s New York. À cette occasion, Josh Safdie a partagé une discussion publique avec Dan Nadel, conservateur au Whitney Museum, approfondissant les liens entre sa pratique cinématographique et ses recherches graphiques. Proposée au prix catalogue de 6 500 $ US (environ 6 000 €), l’œuvre fait l’objet d’une liste d’attente gérée conjointement par Two Palms et l’IFPDA.
La dimension philanthropique est au cœur de ce projet. L’intégralité des recettes générées par la vente de l’édition est reversée à la Fondation IFPDA (International Fine Print Dealers Association). Ces fonds sont destinés à soutenir le milieu de l’estampe à travers le financement d’acquisitions muséales, de stages curatoriaux et d’expositions institutionnelles. Un tarif préférentiel de 5 850 $ US a par ailleurs été accordé aux collectionneurs ayant participé au gala de lancement, soulignant la volonté de l’artiste de soutenir activement la préservation et la diffusion de l’art sur papier.
À travers cette première estampe officielle, Josh Safdie ne se contente pas de lister ses influences ; il livre un autoportrait en creux d’un créateur hanté par sa ville. Entre collage, émail, tampon encreur et interventions manuelles à la peinture, Top 10 NYC Films est autant une archive du cinéma qu’une pièce de design graphique contemporain, où l’erreur et la rature deviennent les marques les plus sincères d’une passion débordante.


