Au cœur de la mythique collection Pop Art d’un couple de légende

MoMA New York John and Kimiko Powers Pop Art 2026
Photo © ARTnews.com — via https://www.artnews.com/list/art-news/market/most-expensive-artworks-may-2026-new-york-auctions-1234783216/

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L’automne 2026 marque un moment de rétrospective rare pour l’histoire de l’art américain. Avec la présentation en avant-première au Museum of Modern Art (MoMA) de New York du documentaire The Powers: A Life in Art, réalisé par Tyler Oliver, la lumière se braque à nouveau sur l’une des collections les plus singulières et les mieux préservées du XXe siècle. Ce film, qui s’appuie sur des archives inédites incluant des entretiens avec Andy Warhol, Roy Lichtenstein ou Robert Rauschenberg, retrace l’épopée de John G. Powers et de son épouse Kimiko. Ensemble, ils ont constitué ce que les spécialistes considèrent comme le premier rang de la première génération d’acheteurs du Pop Art, une aventure commencée dans l’effervescence des ateliers new-yorkais des années 1960 pour s’épanouir aujourd’hui dans la sérénité des montagnes du Colorado.

Une genèse sous l’impulsion de l’édition

Rien ne prédestinait initialement John G. Powers, dirigeant de la maison d’édition universitaire Prentice-Hall, à devenir l’un des piliers de l’avant-garde. L’étincelle survient au début des années 1960 par l’entremise de Harry Abrams, éditeur de livres d’art de renom. Ce dernier pousse Powers à s’intéresser à la création contemporaine, allant jusqu’à installer des toiles de l’expressionnisme abstrait signées Mark Rothko ou Morris Louis au sein même du siège de l’entreprise. L’expérience est concluante : les réactions vives et l’intérêt suscité chez les employés de la maison d’édition convainquent John Powers de s’engager plus avant dans le mécénat et l’acquisition.

Sous la conduite d’Abrams, le couple Powers pénètre dans les ateliers de jeunes artistes alors quasiment inconnus. C’est l’époque où ils font la connaissance d’Andy Warhol, bien avant que ses sérigraphies ne deviennent des icônes mondiales. La philosophie du couple se détache immédiatement de la simple logique d’investissement. Leurs achats, réalisés directement auprès des créateurs ou de marchands pionniers comme Leo Castelli, reposent sur des liens d’amitié profonds et un soutien actif à la création. Pour les Powers, collectionner n’est pas un acte de spéculation, mais un prolongement de leur vie sociale et intellectuelle.

The Powers: A Life in Art documentary 2026
Photo © Exibart.tv — via https://tv.exibart.com/the-powers-a-life-in-art-il-documentario-sui-collezionisti-della-pop-art/

Les chefs-d’œuvre d’une vie

Le fonds constitué par John et Kimiko Powers est jalonné de pièces historiques qui définissent aujourd’hui le mouvement Pop. L’une des acquisitions les plus emblématiques demeure Two Hundred Campbell’s Soup Cans (1962). Cette toile monumentale a été acquise par John Powers en 1965, achetée sur-le-champ dans l’appartement du collectionneur et architecte Armand Bartos, après un signalement du marchand Harry Diamond. Ce tableau demeure l’un des piliers de leur patrimoine, au même titre que les portraits de Kimiko Powers réalisés par Warhol en 1972. Sur les 25 sérigraphies produites à l’origine, 12 sont toujours conservées au sein de la collection familiale. Un portrait de John Powers jouant du saxophone, également exécuté par Warhol, témoigne de cette proximité intime entre le peintre et ses mécènes.

Au-delà de Warhol, le couple a voué une passion constante au travail de Jasper Johns. Ils ont patiemment réuni ce qui est considéré comme la collection la plus exhaustive au monde de ses travaux sur papier et estampes. Le nombre exact de pièces fait l’objet de recensements évolutifs : si 290 estampes étaient répertoriées lors de l’ouverture de leur centre d’art en 2014, les données les plus récentes de 2026 font état de près de 400 œuvres sur papier, incluant probablement des dessins et des épreuves de travail. Des peintures majeures comme Map (1965) et White Alphabet (1968) complètent cet ensemble, ayant été sollicitées pour des rétrospectives majeures au Whitney Museum of American Art et au Philadelphia Museum of Art entre 2021 et 2022.

La collection brille également par son éclectisme et son goût pour l’expérimentation. On y trouve des œuvres interactives de Robert Rauschenberg, telles que Broadcast (1959), qui intègre des postes de radio, ou la sculpture motorisée en plexiglas Revolver (1967). Une pièce plus insolite illustre parfaitement l’esprit de l’époque : une batte de baseball en « sculpture souple » créée par Claes Oldenburg spécifiquement pour un match de softball amical disputé à Aspen en 1967 avec John Powers. Ce dialogue constant avec les artistes, complété par des œuvres de Roy Lichtenstein, James Rosenquist et Tom Wesselmann, s’est doublé d’un intérêt marqué pour l’art traditionnel japonais, notamment l’art bouddhique et les rouleaux anciens, créant un pont esthétique entre l’effervescence pop et la sérénité classique.

Le sanctuaire du Colorado : le Powers Art Center

Contrairement à de nombreuses collections historiques américaines dispersées aux enchères après la disparition de leurs fondateurs, celle des Powers a été préservée dans sa structure d’origine. Après avoir quitté New York pour s’installer dans la vallée de Roaring Fork au Colorado, le couple a jeté les bases d’une structure pérenne. À la fin des années 1980, ils créent la Fondation Ryobi, aujourd’hui coprésidée par leurs petits-enfants, Bobbi Hapgood et Jim Bohart, pour veiller sur ce patrimoine.

Andy Warhol Kimiko Powers silkscreen portrait 2026
Photo © Artsy — via https://www.artsy.net/artwork/andy-warhol-faces-kimiko-powers

Le point d’orgue de cette transmission est le Powers Art Center, situé à Carbondale. Inauguré en 2014, ce bâtiment de 1 400 mètres carrés en grès rouge a été conçu par l’architecte tokyoïte Hiroshi Nanamori en collaboration avec Glenn Rappaport. Niché sur un ranch de plus de 400 acres, l’édifice est un modèle d’éco-conception, alimenté à 75 % par un système géothermique couplé à des panneaux solaires et un parc de batteries.

Le musée est organisé selon une dualité précise : l’étage supérieur est dédié en permanence aux estampes et œuvres de Jasper Johns, tandis que le rez-de-chaussée accueille des expositions temporaires mettant en lumière les autres pionniers du Pop Art présents dans le fonds. Fidèle à la volonté de partage de la famille, l’accès au centre et à ses programmes éducatifs demeure entièrement gratuit pour le public. Cette politique de gratuité permanente souligne la dimension philanthropique d’une collection dont la valeur globale, bien que non communiquée officiellement par la Fondation Ryobi, est évaluée par les experts du marché à plusieurs centaines de millions de dollars, au regard de la rareté des chefs-d’œuvre qu’elle abrite.

Une transmission exemplaire

À l’automne 2026, Kimiko Powers, âgée de 90 ans, demeure la gardienne de cet héritage. La préservation intégrale de cet ensemble sous forme de fonds philanthropique privé fait figure d’exception dans un marché de l’art souvent marqué par la fragmentation des successions. Le documentaire présenté au MoMA, suivi d’une réception chez Christie’s, vient confirmer le statut « inestimable » — selon les termes souvent employés dans le milieu spécialisé — de cet ensemble.

L’histoire des Powers ne se résume pas à une accumulation d’actifs culturels, mais raconte une immersion totale dans la création d’une époque. En conservant l’unité de leur fonds à Carbondale, la famille Powers offre un témoignage intact des années fondatrices du Pop Art, loin des fluctuations des salles de ventes, privilégiant la recherche et l’accessibilité pédagogique pour les générations futures.