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Ajouter Texture à GoogleIl existe un temps suspendu, presque impalpable, qui précède les grandes célébrations. Ce moment précis où l’apprêt est achevé, où l’habit de lumière est revêtu, mais où l’action n’a pas encore commencé. C’est dans cet interstice psychologique et temporel que s’engouffre la campagne Holiday 2026 de Dolce & Gabbana. Plutôt que de livrer l’image éculée d’une fête atteignant son paroxysme, la maison italienne fige ses protagonistes dans l’antichambre de l’événement. Le faste ne s’y exprime pas par le mouvement frénétique, mais par la lenteur d’une attente assumée. Au cœur d’un hôtel saturé de rouge, des silhouettes errent, décrochent un téléphone, portent une tasse de thé à leurs lèvres ou fixent les portes closes d’un ascenseur. Ces gestes triviaux, exécutés dans des tenues d’un éclat absolu, prennent instantanément la dimension d’un rituel mondain.
La mise à nu de l’illusion
L’atmosphère chromatique de ce huis clos évoque l’âge d’or du cinéma hollywoodien, une esthétique que la revue V Magazine rapproche de l’élégance tapageuse du Plaza Hotel de New York dans les années 1950. La lumière chaude sculpte les étoffes écarlates des murs, créant un écrin velouté où chaque regard semble lourd d’une narration tue. Les personnages évoluent dans ce décor avec la gravité de ceux qui savent qu’ils sont observés. Et pour cause, ils le sont doublement.
La force de cette proposition visuelle réside dans un basculement inattendu. Soudain, l’architecture cède. Les murs du couloir s’interrompent brutalement pour révéler le hors-champ : la forêt de projecteurs, les caméras sur trépieds, les techniciens qui s’affairent. Le récit s’effondre volontairement pour laisser place à la réalité du plateau de tournage. L’hôtel n’est plus un lieu de villégiature romanesque, il affirme son statut de décor de studio. Par cette rupture du quatrième mur, la marque déconstruit sa propre imagerie. Le luxe n’y est plus présenté comme une réalité spontanée, mais comme une construction méticuleuse, une pièce de théâtre où le vêtement fait office de costume. Les poses figées des protagonistes ne sont plus des captures d’instants volés, mais des interprétations chorégraphiées. C’est une démarche qui interroge la nature même de la mode : s’habiller pour les fêtes, c’est finalement accepter de jouer un rôle.
Derrière cette orchestration, la paternité de l’image fait l’objet de nuances selon les sources. Si la presse spécialisée attribue la réalisation de ce segment hôtelier à Gordon von Steiner, la maison maintient une certaine discrétion sur ce point dans ses communications officielles. L’appareil critique entourant le projet mentionne également le regard photographique de Zoe Joubert, venant appuyer cette réflexion sur la fabrication du glamour.
D’un huis clos écarlate à l’immensité blanche
Le diptyque narratif de la saison se poursuit à travers un second film de quarante secondes, formellement attribué au réalisateur Karim Sadli. L’asphyxie luxueuse des couloirs de l’hôtel laisse soudain place à l’air glacial d’une route enneigée. L’absence de lien narratif explicite entre l’intérieur capitonné et ce paysage d’hiver force le spectateur à chercher la cohérence dans la pure symbolique visuelle. Le rouge, fil conducteur obsessionnel de la campagne, irradie de nouveau à travers la carrosserie d’une voiture isolée sur l’asphalte gelé.
La théâtralité, loin de s’atténuer en extérieur, se trouve exacerbée par l’apparition incongrue d’un plateau de scène encadré de lourds rideaux pourpres, planté en pleine nature. La réalité physique du monde s’efface devant la scénographie. Le lien entre ces univers disparates se tisse également à travers la minutie des accessoires placés comme des indices : un sac à sequins bleus suspendu au rétroviseur intérieur, captant la lumière froide, tandis qu’un modèle au motif léopard repose sur les sièges de l’habitacle. Ici encore, la mode refuse le statut de simple produit à contempler ; elle devient une composante active de la scénographie, un élément perturbateur dans le silence de la neige.

L’anatomie d’une garde-robe d’apparat
Pour habiller cette attente et ces décors en trompe-l’œil, le vestiaire renoue avec la grammaire flamboyante qui a forgé la réputation de Dolce & Gabbana. Sous l’œil de la styliste Emmanuelle Alt, les propositions vestimentaires rejettent toute notion de demi-mesure. La féminité s’y exprime par des coupes sculpturales, des robes métalliques et des drapés dorés qui accrochent la lumière des projecteurs. Les surfaces se saturent de sequins et de broderies, transformant les modèles en véritables sources lumineuses au milieu des panneaux rouges.
Face à cette débauche d’éclats, le vestiaire masculin agit comme une ligne de fuite nécessaire. Les smokings noirs, d’une rigueur implacable, associés à la traditionnelle chemise blanche et au nœud papillon, imposent un ancrage visuel sombre. Cette binarité entre l’or ruisselant et le noir profond structure l’image, évitant l’écueil de la surcharge aveuglante.
Le motif léopard, signature viscérale de la maison, s’infiltre avec une fluidité déconcertante, contaminant aussi bien la garde-robe que le mobilier. Il habille un coussin abandonné sur un fauteuil, se glisse sur les pièces de maroquinerie et s’invite jusqu’au service à thé. Cette omniprésence de l’imprimé fauve vient bousculer la géométrie stricte des costumes masculins et s’oppose à la raideur métallique des robes de soirée. Les visages, encadrés par des ondulations savamment travaillées et soulignés par des bouches carmin, s’inscrivent dans cette esthétique cinématographique codifiée, frôlant le cliché sans jamais y sombrer.
La matière comme point d’ancrage
L’étude des natures mortes, confiée au photographe Matthieu Lavanchy, met en exergue le rôle pivot des accessoires dans cette construction visuelle. Les pièces de maroquinerie à poignée supérieure, les pochettes lourdement serties de bijoux et les souliers parsemés de clous revendiquent une présence agressive. Les cous se parent de colliers massifs qui refusent la discrétion. Pour tempérer cette exaltation matérielle, une sélection de modèles noirs — des sacs de voyage structurés, du cuir lisse ou des pièces ornées de plumes — vient clore la silhouette avec une retenue inattendue.
L’offre commerciale déclinée en marge de ces films officiels approfondit ce vocabulaire tactile. L’accent est mis sur la collision des textures : le velours profond répond à la dentelle arachnéenne, tandis que le cuir léopard voisine avec des matières à la brillance presque liquide. Si cette sélection d’articles de voyage et d’ornements s’affranchit du scénario de l’hôtel pour exister par elle-même, elle conserve intacte la tension matérielle développée à l’écran.
L’esthétique de la passivité
La direction artistique de l’ensemble, pilotée par l’agence MAYBE sous l’impulsion de Kevin Tekinel et Charles Levai, donne à cette campagne Holiday 2026 une dimension singulière. L’opulence des silhouettes, incarnées avec une froideur captivante par les mannequins Grace Elizabeth, Lulu Tenney et Sacha Quenby, tranche radicalement avec l’inaction qui dicte le rythme des films. Comme l’analyse justement la plateforme Fashion Gone Rogue, l’élément le plus frappant n’est pas la brillance de l’or, mais le calme souverain des protagonistes.
Personne ne court vers la célébration. L’urgence est abolie. Ce parti pris redéfinit la notion même d’événement : la véritable fête ne se situe pas dans l’agitation d’une salle de bal, mais dans le cérémonial solitaire ou partagé de la préparation. S’habiller, patienter, se savoir regardé, puis révéler les artifices techniques qui rendent cette perfection possible. En exposant ses propres ficelles, l’or, le rouge et le léopard, Dolce & Gabbana ne détruit pas sa magie, elle en complexifie la portée. Le décor promettait une nuit d’ivresse mondaine ; l’envers du décor rappelle, avec une lucidité élégante, que le summum du raffinement consiste à savoir jouer la comédie de l’élégance.


