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Ajouter Texture à GoogleDans le quartier de Clinton Hill, à Brooklyn, l’appartement de Joeonna Bellorado-Samuels impose d’emblée une rupture avec les codes conventionnels de l’habitat bourgeois. Ici, l’espace ne s’articule pas autour du confort passif d’un salon traditionnel. À la place du canapé, pièce maîtresse attendue de toute zone de réception, on découvre une disposition de sièges individuels aux lignes sculpturales. Ce choix, loin d’être une simple coquetterie esthétique, répond à une exigence précise : celle de transformer le domicile en une expérience de visionnage continue, où chaque assise est orientée pour la contemplation des œuvres plutôt que pour la distraction domestique.
Joeonna Bellorado-Samuels n’est pas une collectionneuse ordinaire. En tant que Senior Director au sein de la Jack Shainman Gallery, institution majeure de la scène artistique new-yorkaise, et fondatrice de la plateforme curatoriale *We Buy Gold*, son quotidien est dicté par le dialogue entre l’art et son environnement. Sa trajectoire professionnelle, entamée au Studio Museum in Harlem avant de devenir l’assistante et la collaboratrice de Claude Simard, cofondateur de la galerie Jack Shainman, infuse chaque mètre carré de son intérieur. Son approche de l’espace est celle d’une conservatrice : les murs ne sont pas des limites, mais des supports.

La logistique du regard
Le bâtiment, une structure historique datant d’environ 1850 et divisée en 26 lots, a imposé ses propres contraintes lors d’une rénovation qui s’est étendue sur quatre ans. L’un des gestes architecturaux les plus marquants de ce projet est l’installation d’une paroi de miroirs monumentaux dans le salon. Ces panneaux, s’élevant à environ trois mètres de hauteur, ont été conçus pour refléter les fenêtres et amplifier la perception de l’espace. Cependant, la mise en œuvre a frôlé l’incident technique : une erreur de mesure dans la cage d’escalier a rendu le passage des miroirs impossible par les voies intérieures. La solution a nécessité le déploiement d’un échafaudage sur la rue pour hisser les structures de verre par la fenêtre, une opération d’urgence qui souligne l’ambition structurelle du projet.
Cette volonté de privilégier le champ de vision se prolonge dans les zones privées. Dans les deux chambres que compte l’appartement, les placards et les espaces de rangement intégrés ont été purement et simplement supprimés. Ce sacrifice fonctionnel libère des surfaces murales maximales pour l’accrochage de la collection personnelle de la galeriste. Dans cette hiérarchie des besoins, la possibilité d’exposer une œuvre de Barkley L. Hendricks ou de Kerry James Marshall l’emporte sur les commodités de stockage habituelles.
Une menuiserie au service de l’archive
L’absence de mobilier standard est compensée par des interventions sur mesure, nées de collaborations artisanales au long cours. Dans la seconde chambre, une bibliothèque monumentale occupe l’espace. Sa conception et sa réalisation ont nécessité dix mois de travail, menées par l’ébéniste Paul Finsterwald, dont Joeonna Bellorado-Samuels a fait la connaissance par l’intermédiaire de son activité à la galerie. Cette pièce de menuiserie ne sert pas uniquement de rangement, mais participe à l’équilibre visuel de l’appartement, s’intégrant comme un élément fixe de l’architecture intérieure.

La technologie, elle aussi, subit une relégation volontaire. L’écran de télévision, souvent le point focal des salons contemporains, est ici banni de la vue commune. Il est dissimulé sous le lit dans la chambre principale, n’apparaissant que lorsque son usage est strictement requis. Cette mise à l’écart souligne le parti pris de l’occupante : ne rien laisser parasiter l’attention portée aux œuvres de Sadie Barnette ou de Charisse Pearlina Weston qui habitent les lieux.
Héritage et filiation artistique
Au-delà des noms établis de l’art contemporain, l’appartement abrite un patrimoine plus intime. Joeonna Bellorado-Samuels est la fille de JoeSam (Joe Sam), artiste et activiste dont le travail sur les assemblages de matériaux de récupération a récemment fait l’objet d’une rétrospective au Museum of the African Diaspora de San Francisco. Les pièces de son père occupent une place naturelle au sein de la collection, créant un lien direct entre l’histoire familiale et la pratique professionnelle de la galeriste.
Vivre dans cet appartement de Clinton Hill demande une certaine discipline posturale. En remplaçant le canapé par des assises « sculpturales et funky », la galeriste impose un rythme différent à la vie domestique. L’espace ne s’offre pas pour le repos immédiat, mais pour une observation active. C’est un lieu où l’aménagement intérieur ne cherche pas à s’effacer, mais à diriger l’œil vers ce qui, pour son occupante, constitue l’essentiel : la présence physique de l’art dans l’intimité du quotidien.


